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SeriesAddict : Passer nos séries à la machine

Jump The Shark


Avant d’inaugurer cette première chronique (youhou champagne !) sur cet estimable site, il me semble important de me présenter un peu, parce que c’est toujours bien de savoir qui parle ! Je vais donc commencer par vous dire qui je suis, quel est mon parcours, mon rapport aux séries et quelle sera l’ambition de cette rubrique.

Je suis David, j’ai 24 ans et je fais une thèse (un doctorat donc) en sciences de l’information et de la communication, et j’ai une formation de sociologue. Je me suis très vite spécialisé dans la sociologie des médias et de la culture, avec notamment des recherches sur les forums de fans de séries (vous vous sentez observés ?). Ma thèse porte plus particulièrement sur ce qu’on appelle la « culture geek », je pense que le terme geek raisonne bien chez les fans de séries, mais pour le dire vite c’est les fans de mondes imaginaires fantastiques (Super héros, science-fiction, fantasy) et aussi des gens souvent très branchés sciences dures ou nouvelles technologies mais qui pratiquent leur passion sur tous les médias possibles (des comics aux mangas, des jeux vidéos au cinéma). Si des gens regardent Big Bang Theory ils auront compris de quoi je parle, sauf qu’évidemment je fais de la sociologie donc je rencontre des vrais gens qui sont rarement aussi caricaturaux que le stéréotype du geek. (Pour en savoir plus sur ma définition du geek rendez vous ici).

Bon mais c’est bien beau d’être chercheur mais je suis aussi un passionné de séries et je l’assume ! Il serait trop long de vous faire la liste des séries que j’ai suivies, disons que j’ai commencé avec Mac Gyver, continué par Code Quantum et X-files, puis avec Stargate, Buffy etc. Et sont venues les années 2000 et leur flot d’excellentes séries; mes préférences vont à Lost, Dr House, Battlestar Galactica, Dexter, Californication, Nip/Tuck (jusqu'à la saison 3), NCIS, My Name Is Earl… De manière générale je suis plus série dramatique que sitcom, et plus fantastique et science-fiction (mon côté geek) que réalisme ou policier mais ce ne sont que des tendances…

Je vais donc tenter ici de mêler ma passion pour les séries, et mon « expertise » -très relative- de chercheur, pour essayer de mettre un peu de distance, de théorie, de réflexion sur les tendances et l’histoire des séries (tout art se doit d’avoir son histoire de l’art…), bref de passer les séries à la moulinette, à la machine, les faire chauffer, les faire tourner, les faire bouillir, chercher les trous, tout ça pour peut-être mieux en voir les couleurs !
N’importe quel amateur de série un peu avisé vous le dira, Hollywood côté télévision traverse une crise grave. Non, ce n’est pas (seulement) une crise économique, mais une crise de créativité et d’inventivité. Les séries sont moins bonnes qu’il y a encore quelques années, les nouveautés se plantent quasiment toutes et les valeurs sûres résistent mais sont loin de leur audience passée. Cette rentrée a été catastrophique pour les chaînes américaines, Les Experts restent la série la plus regardée mais avec une grosse perte d’audience par rapport à leur plus haut (environ 15/16 millions de téléspectateurs pour Las Vegas alors qu’au paroxysme de sa gloire on était autour de 25 millions). Grey’s Anatomy s’effondre, elle marche même moins bien que son spin off Private Practise, Lost s’est stabilisée bien en dessous de ses moyennes précédentes (même si la saison 4 est exceptionnelle), Desperate Housewives plus personne n’en parle, Heroes s’enfonce un peu plus dans la médiocrité chaque année et Prison Break va s’éteindre dans l’indifférence générale.

Quelques séries tirent encore leur épingle du jeu : D’abord The Mentalist, série policière efficace mais franchement banale sur un enquêteur aux capacités d’observation et de manipulation psychologique hors du commun (pour ceux qui ont vu Psych petite série du câble, qui passe le dimanche sur TF1, l’idée est la même sauf que ça se prend beaucoup plus au sérieux), elle fonctionne bien et c’est la seule nouveauté à pouvoir le dire. NCIS fait de très bons scores d’audience, ce qui étonne presque tout le monde, mais personnellement j’aime beaucoup de ce procédural assez efficace qui a l’avantage de pouvoir parler d’autre chose que de tueurs en séries puisqu’elle aborde aussi des problèmes géopolitiques (citez moi une autre série des grandes chaînes U.S qui aborde de manière aussi régulière la question de l’Iraq ?)

Les sitcoms, elles aussi s’en tirent pas trop mal, How I Met Your Mother s’en sort plutôt bien, Big Bang Theory et Mon Oncle Charlie de Chuck Lorre marchent fort, mais Ugly Betty s’arrête.

comis big bang theory.jpg


Et puis sur le câble certaines font de la résistance, Dexter, Battlestar Galactica, ou Monk (mais ce dernier en est à sa dernière saison). Tandis que d’autres même si elles fonctionnent encore assez bien tombent dans une surenchère qui sent la fin : exemple type Nip/Tuck, qui a été quelques saisons la meilleure série du câble et dont la dernière saison est une ambulance sur laquelle Lee Harvey Oswald aurait tiré plusieurs balles magiques.

Alors une fois que l’on a fait ce constat, il faut essayer de comprendre ce qui se passe. Déjà il faut comprendre pourquoi ça marchait avant, j’en ai parlé plusieurs fois dans ce blog mais résumons : Des séries grand public sur les grands réseaux (ABC, CBS, NBC, FOX) qui malgré leur aspect parfois aseptisées avaient réussi à tenir en haleine les spectateur et le cable, inspiré par le modèle HBO (qui n’a plus produit grand-chose de bien depuis quelque temps, à part peut-être True Blood), qui tentait des chose, innovait et allait très loin dans la violence, la dénonciation politique, la recherche esthétique. Avec cette association le cinéma était à la ramasse et toute la presse titrait sur le renouveau des séries venant d’outre Atlantique.

Alors que s’est-il passé ? Les raisons invoquées sont légion : grève des scénaristes qui aurait détourné les gens de la télévision pour les voir revenir vers le ciné (il est vrai que celui-ci se porte étonnamment bien dernièrement). Arrivée promise d’Obama au pouvoir qui aurait fait que les scénaristes (quasiment tous de gauche, Marc Cherry étant l’une des rares exceptions) ont moins de morgue dénonciatrice attendant de voir ce que Obama va faire du pays. Crise économique qui ferait que les chaînes sont plus frileuses à l’innovation préférant miser sur la télé réalité en plein retour…

Moi je pense que le déclin est plus ancien, il a commencé déjà depuis quelques temps, et je dirai simplement que c’est la fin d’un cycle. Dans toute leur histoire les séries américaines ont toujours fonctionnée par cycles, cycles de qualité, de quantité et de thématiques et là nous sommes en fin de cycle, ce qu’en histoire de l’art on appellera une période baroque. Le baroque est une période de l’histoire de l’art notamment Italien qui a eu lieu en fin de renaissance, mais on l’utilise aussi comme un adjectif pour qualifier un moment où des canons, des modèles artistiques sont si exploités qu’on en retire toute substance ne faisant qu’étirer, déformer, des éléments déjà existants.

Il existe en vocabulaire séristique une expression assez connue aux Etats-Unis pour qualifier ces moments, et qui se rapproche énormément de la définition du baroque : c’est « Jump The Shark ». Cela fait référence à un épisode de la série Happy Days, à la toute fin de la série, les scénaristes ne savaient plus quoi inventer pour continuer d’étirer le show et produire encore et toujours de nouveaux épisodes. Lors de cet épisode Fonzie le héros cool de la série participait à un concours de sauté de requins en ski nautique. Ce fut un moment marquant de la télévision américaine, chacun se disant que vraiment cette fois c’était allé trop loin et l’expression est restée comme le moment où une série passe un cap dans l'étirement inutile de l'intrigue pour continuer à exister. Il existe même un site où l'on peut voir si sa série favorite est considérée comme ayant sauté le requin c'est-à-dire, ayant fini son âge d’or pour ne faire plus que ressasser ses formules sans innover, les étirant pour en faire des moments attendus et sans surprises, ce qui au début plait aux spectateurs mais rapidement les lasse.

On peu retrouver de nombreuses références à cette expression de la pop culture des Etats-Unis, quelques exemples en vrac : dans Arrested Development, une sitcom très réussie produite par Ron Howard (Richie dans Happy Days) joue Henry Winkler (Fonzie dans Happy Days, le proviseur dans Scream, et le créateur de la série Mac Gyver, si je vous jure !). Il joue un avocat et lors d’un épisode il explique qu’il doit partir parce qu’il va être en retard pour sauter le requin. Autre exemple, un épisode de la dernière saison de X-files se nomme Jump The Shark, référence à la fin proche de la série. Un dernier pour la route : dans la saison 8 des Experts : Las Vegas, le capitaine de police explique l’expression à un Grissom dubitatif, vous pouvez continuer à chercher il y’en a plein d’autres. (On me souffle qu’un prochain épisode de Supernatural portera aussi ce titre et il promet d’être spécial!)

Tout ça pour dire que je pense que ce n’est pas une série mais toute l’industrie qui a Jump The Shark, qui est dans un moment où elle n’a pas encore su trouver de nouvelles formules tandis que les anciennes commencent à lasser les spectateurs, mais aussi les scénaristes qui sont encore plus frustrés et donc écrivent plus mal, et c’est un cercle vicieux. La révolution des années 2000, enclenchée pour résumer par Les Experts et la vague de séries policières très esthétisantes et peu feuilletonantes sur les grandes chaines et par les séries au propos osé sur le câble, tire à sa fin et il va falloir trouver autre chose. On voit déjà poindre un retour des séries fantastiques qui vient contrebalancer l’hégémonie du policier qui a régné récemment (comme ce fut le cas du milieu des années 70 au milieu des années 80 alors que la période suivante jusqu'à la fin des années 90 fut de nouveau une période plutôt fantastique). Mais aucune série ne s’est imposée comme emblématique (Sarah Connor Chronicles ? j’ai beau être geek je me gausse !), et je crois que c’est ça la clé du renouveau : une ou deux séries emblématiques, Friends et X-files furent les séries des années 90. Les Experts, et Nip/Tuck celles des années 2000, il va falloir (et ça viendra mais il y aura encore un peu de vide entre temps, car l’ancien cycle n’est pas tout à fait mort) trouver celles des années 2010…Personnellement je compte beaucoup sur Joss Whedon pour ça, mais les paris sont ouverts…à suivre

eliza dushku.jpg


Ps : Suite à des commentaires sur une première version de cette article, je me dois de rajouter comme série marquante 24 (de toute façon il y aura toujours des déçus, l’idée n’était pas d’être exhaustif. On me dit que l’innovation de 24 est le fait d’instiller une intrigue continue ce qui est une innovation par rapport aux séries précédentes (les exemples cités sont X-files et Stargate SG1) qui avaient des épisodes clos. Mais je suis à la fois d'accord et pas d'accord. Certes 24 à marqué une révolution narrative, et aussi (et surtout même) esthétique avec ses intrigues tendues et ses écrans splittés associés à une réalisation nerveuse inspirée du cinéma d'action dernier cri (Jason Bourne quand tu nous tiens). Mais encore une fois tout est question de cycle, les séries ont toujours oscillé entre tendance aux épisodes clos et tendance "feuilletonante".

Faisons un peu d'histoire: au début les deux étaient bien séparées avec les soaps d'un côté avec leurs intrigues infinies et les séries dramatiques aux épisodes clos qui ne gardaient que les personnages (et encore... y'a qu'à voir la Quatrième Dimension ou Au-Delà Du Réel) et puis des hybridations se sont faites. On date l'invention de cette hybridation de Hill Street Blues, créé par Steven Bochco dans les années 80 (mon directeur de thèse Jean-Pierre Esquenazi à beaucoup écrit sur l'importance de cette transition et de cette série). C'était une série policière mais qui avait des intrigues qui se résolvaient au fil des saisons et non sur un épisode et qui incluait plus de relations entre les personnages qu'avant (amour, haine...). Depuis, il y a toujours eu des tendances, des moments où on allait plus vers un modèle ou vers un autre. Mais les exemples de X-files ou Stargate me semblent être des modèles hybrides pas aussi feuilletonantes que 24 (qui assurément à relancé cette mode) mais qui ont des intrigues à long terme (l'invasion extraterrestre dans X-files qui n'apparaît pas dans chaque épisode mais revient régulièrement, de même pour les Goa'uld, puis les Replicants puis les Oris dans Stargate).

Les séries policières récentes (CSI, FBI, Cold Case) sont au contraire plutôt des modèles non feuilletonants où chaque épisode se suffit à lui même, 24 semble en effet avec Lost avoir relancé les séries dont chaque épisode est une suite très directe du précédent, mais elles n'ont pas inventé ce concept, juste relancé un cycle après épuisement d'un autre...

Commentaires
Tibo
Le 22/02/2009 @ 10h08
Hey ! Premier épisode de cette nouvelle chronique super interessante !
Pour une fois qu'on traite ce sujet de manière sérieuse et qu'on comprend toute sa portée sociologiquen ça fait plaisir. Il faudrait juste le montrer aux gens qui croient encore que les séries (ou les comics, les jeux vidéos...) ne sont qu'un délire abrutissant pour teenagers !

Merci d'élargir nos horizons en tout cas !
Et David, j'ai lu ton "débat" avec Dahan dans le dernier Technikart, et c'était vraiment interessant, ces questions de fond sur la culture "geek".

Bonne continuation !
mike
Le 22/02/2009 @ 12h50
Très très bonne chronique, j'aime la façon dont c'est ecrit l'utilisation de la langue français merci c'est un plaisir de te lire David continu ainsi
Charlie
Le 22/02/2009 @ 14h45
A mon tour ! Je pense qu'il fait faire attention et bien dissocier un cycle d'or pour la pensée et un pour les audiences. Mettre une série comme les experts dans le premier, je trouve ça un peu bizarre. CBS a trouvé un concept qui a bien fonctionné et est en train de l'épuiser, ya qu'à regarder leur grille pour s'en rendre compte, ils ont que des policiers et des sitcoms très similaires ... Ya rien d'original ou de novateur dans un CSI... En revanche on peut parler d'Arrested Development, des Sopranos, de The Wire, SFU et bien d'autres ...

En ce qui concerne le renouveau du cycle, à priori, c'est pas pour l'année prochaine... Ce qui est bien dommage parce les networks américains n'ont pas comprit qu'ils devaient à tout prix innover pour relancer l'industrie...
Nick
Le 22/02/2009 @ 17h24
Très bon article.

Ce qui semble assez inquiétant, ce sont les échecs répétés des séries feuilletonantes récentes. A croire qu'il vaut mieux désormais que les networks misent sur des CSI-like comme The Mentalist. Et le pire, c'est que ça cartonne.

L'absence d'une série feuilletonante pendant plusieurs mois lui fait perdre automatiquement une certaine partie du public qui ne revient pas la saison suivante sans que la qualité du show soit forcément un motif. C'est assez triste.
Toujours est-il que cette saison 2008/2009 ne restera pas dans les annales.

Heureusement, on n'est jamais à l'abri d'une ou deux bonnes surprises qui pourraient relancer la "machine". La saison 2009/2010 bénéfice au moins d'une période normale de développement, ce que n'avait pas bénéficié l'actuelle à cause de la grève des auteurs.

"Il faudrait juste le montrer aux gens qui croient encore que les séries (ou les comics, les jeux vidéos...) ne sont qu'un délire abrutissant pour teenagers !" (Tibo)

Oui, c'est une question de culture (série). Aux Etats-Unis, une série comme NCIS est regardée par un public plutôt âgé. Je n'ai pas l'impression que ce soit la même chose en France, surtout vue la chaîne où elle est diffusée. Je me souviens aussi d'il y a quelques années où des magazines sérieux utilisaient le terme "sitcom" pour qualifier n'importe quelle série, aussi bien X-Files que Friends. Les séries ont longtemps été dénigrés dans l'hexagone, et on n'efface pas une étiquette aussi facilement, hélas.
RamBalDi
Le 22/02/2009 @ 20h31
Vivement la prochaine chronique :)

Good Job !!!
pillowman
Le 23/02/2009 @ 18h52
J'avoue qu'il y a pas mal de choses intéressante dans cette article. Il est vrai que sociologiquement les séries sont intéressantes ainsi que les gens qui les regardent.
Bon une petite erreur en terme d'audience Grey's anatomy reste bien loin devant private practice, tant en pda sur les 18/50 que sur les audiences générales.
Ensuite je pense que si on peut en effet mettre Friends et X files comme les séries des années 90, je crois qu'il faudrait ajouté urgences (ER) qui a quand même révolutionné le drama médical avec toutes les erzatz d'urgences qui ont suivis.
Sinon je voulais citer une autre série qui parle du Jump the shark (je ne connaissais pas l'expression comme elle a été énoncé dans l'article). Dans That 70's show Fez se prend pour Fonzie et délire.(je ne me souviens plus dans quel saison désolé) voilà.
Isabelle
Le 24/12/2012 @ 22h15
Pas de commentaires de le 23 février 2009 ?? c'est certain, la chronique sur les séries, l'âge d'or, la baisse de scénarios originaux, ça ne plaît plus.. Non je crois qu'on aime encore les séries, en 2012, bientôt 2013. David, ce serait bien si tu faisais une nouvelle analyse.
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