Seriesaddict : Antihéros, gardes-tu ton sang froid ?

La notion d'anti-héros

Le serial killer Dexter Morgan, le mafieux Tony Soprano, le fabricant de méthamphétamine Walter White, a priori une belle liste de hors-la-loi à mettre sous les verrous. Pourtant, eux et tant d'autres ont rejoint les rangs des antihéros superstars de nos séries favorites. Cette lignée de personnages sujets à controverse n'est pas près de s'éteindre, les chaînes américaines ont déjà prévu la relève avec Call me Fitz, Go On, ou Next Caller.

 

La notion d'antihéros ne date pas d'hier, et remonte pour ainsi dire à l'Antiquité. Alors que la figure du héros brille par sa renommée, sa force, son courage, sa sagesse, ou encore son intelligence, l'antihéros revêt souvent des traits de caractére négatifs comme le cynisme, l'égoïsme ou la violence. Toutefois, il peut aussi avoir un profil plutôt banal et devenir antihéros face à une situation extraordinaire. De Don Quichotte à Gatsby le Magnifique, en passant par Heathcliff dans Les Hauts de Hurlevent, la littérature est aussi peuplée de figures ambivalentes.

 

Il en va de même pour le septième art qui a vu naître des rôles marquants comme Travis Bickle dans Taxi Driver (Martin Scorsese), Michael Corleone dans Le Parrain (Francis Ford Coppola), ou Léon (Luc Besson).



Stop à la perfection

The Sopranos

 


   Dans les séries des années 1970-1980, force est de constater que la part belle revenait plutôt aux héros qu'incarnaient le pionnier Charles Ingalls, l'ingénieux MacGyver ou le détective privé à moustache Magnum, qu'à des sociopathes en puissance. La fiction existait avant tout pour divertir du quotidien, en faisant voyager le téléspectateur face à des personnages loin de l'ordinaire comme les Drôles de dames, Wonderwoman, le capitaine Kirk de Star Trek. Pour autant, les personnages principaux des séries de l'époque n'étaient pas tous des anges. Il n'y a qu'à repenser à l'infâme J.R. dans Dallas par exemple, qui s'est d'ailleurs vu offrir une seconde chance avec la suite des aventures du clan Ewing.

 

Le véritable tournant pour la version moderne de l'antihéros se situe dans les années 1990. Cet archétype devient une figure à part entière, illustrant une volonté d'entrer davantage dans la psychologie des personnages, et d'en proposer des plus complexes donc souvent plus ambigus.

 

 

The X-Files

 

 

Loin du héros classique, l'agent du FBI Fox Mulder, dans X-Files (1993-2002), passe auprès de ses pairs pour un excentrique obsédé par le paranormal, verse régulièrement dans la paranoïa, regarde volontiers des films X et se prend parfois une petite cuite. Les créateurs de séries commencent à montrer leurs protagonistes sous un jour moins flatteur, dans les petits riens du quotidien. L'aspect antihéroïque contamine parfois l'ensemble de l'univers fictionnel avec l'environnement carcéral dans Oz (1997-2003) ou le milieu de la mafia dans Les Soprano (1999-2007). Avec un père mafieux, Tony Soprano, interprété par James Gandolfini, était un peu prédestiné à suivre un destin sombre dans les affaires illégales. Capable de violence, de meurtre, et d'une quantité d'actes répréhensibles, il s'avère aussi sujet à des crises de panique et s'ouvre aux spectateurs par le biais de séances de thérapie. Cette dimension permet de maintenir un lien avec le public en montrant un versant plus humain, des fragilités. Malgré ses activités hors-normes, le mafieux dépressif rencontre aussi des difficultés avec ses enfants, ses traumatismes d'enfance, ou le stress lié à son business.


Le caractère ordinaire de personnages, de lieux ou d'histoires, peut aussi devenir un vecteur d'antihéroïsme. A tel point qu'il peut également servir de terreau au ressort comique. Ainsi, la banalité ennuyeuse de la vie semble être l'essence même de la vie d'Al Bundy dans Marié, deux enfants (1987-1997). Le vendeur de chaussures machiste est entouré d'une femme dépensière avec un poil dans la main, d'une fille écervelée et d'un fils désespéré de ramener une fille à la maison.


La famille dysfonctionnelle de Malcolm (2000-2006) le petit génie, se compose de Loïs la mère ultra-autoritaire, d'Hal le père à l'ouest, et de trois (puis quatre) autres fistons au caractère bien trempé. Des histoires de chaussettes sales, de jobs d'été pourris, de bêtises mémorables, d'anniversaires ratés, bref cette série revisite le quotidien à la sauce pimentée d'un humour dévastateur. La narration s'effectue à travers les yeux de Malcolm, qui n'hésite pas à prendre à partie les téléspectateurs pour se plaindre de sa famille. Avec le flot de séries des années 2000, la figure de l'antihéros a pu varier dans ses formes et se développer jusqu'à presque devenir le symbole d'une époque.


Une typologie de l'antihéros

The Shield

 


  Loin d'être une exception, ce type de personnage connaît désormais son âge d'or et permet probablement davantage de réalisme, ou du moins de renvoyer une image moins lisse. Toutefois, dans ce domaine, tout semble affaire de dosage afin de ne pas perdre l'intérêt du spectateur. En effet, un personnage trop sadique, ou égocentrique, sans une once apparente d'humanité, peut lasser le public qui ne parvient pas à trouver de prise pour s'attacher à lui. Outre un environnement parfois difficile, certains rôles apparaissent initialement comme antipathiques par nature. Il faudra alors prendre son mal en patience pour que l'histoire distille des détails du passé ou du présent de ce protagoniste afin de découvrir ses failles et sa profondeur. Le cynisme permanent de Dr House, l'égoïsme apparent de Sawyer dans Lost, la froideur calculatrice de Patty Hewes dans Damages, révèlent à la fois leur force et leur faiblesse.

 

 

Damages

 

 

Que dire des personnages qui n'accomplissent pas grand-chose aux yeux de Monsieur Tout-le-monde, mais ne s'avèrent pas pour autant inintéressants ? Se retrouvent dans cette catégorie-là la pétillante et décalée Betty Suarez de Ugly Betty, les geeks scientifiques de The Big Bang Theory, l'obsédé sexuel Hank Moody dans Californication, l'immature Homer Simpson, ou encore l'incompétent David Brent de The Office. Leur pouvoir est de parvenir à faire rire, à attendrir par moments, et de mettre le spectateur face à des situations qu'il peut totalement identifier. Néanmoins, un profil initialement plutôt banal peut aussi devenir antihéros face à une situation plus ou moins extraordinaire. Dans Weeds, après le décès de son mari et face à des difficultés financières, Nancy Botwin se met à dealer du cannabis, tandis que, sur une note plus légère, My Name is Earl met en scène un homme qui tente de racheter son karma après un accident de voiture. Mais l'exemple typique reste incarné par le professeur de chimie Walter White reconverti en producteur de méthamphétamine dans Breaking Bad.


Cette situation extrême, la découverte d'une mort prochaine, provoque une vague de réactions intenses chez Walter White qui est poussé dans ses retranchements jusqu'à faire affaire avec la pègre, user de violence, et même tuer. Il n'a qu'un seul objectif en tête, assurer l'avenir de sa famille, peu importe comment. La fameuse question se pose alors : la fin justifie-t-elle les moyens ? Cette dynamique se rencontre chez de nombreux personnages de séries, notamment dans le milieu de la police et de la justice. Le recours à la torture de Jack Bauer dans 24, ou les méthodes peu conventionnelles de Vic Mackey dans The Shield ou Raylan Givens dans Justified, soulèvent cette interrogation. C'est aussi l'occasion de se demander jusqu'où le spectateur est prêt à suivre ces êtres aux actes et aux paroles subversifs, et s'il n'y a pas parfois un risque d'aliéner l'antihéros.


Ne pas aliéner l'antihéros

Dexter

 


   L'argument des séries policières repose sur la nécessité d'accomplir une mission pour la sécurité de la communauté, ou de survivre. Dans le domaine médical, la fin justifie aussi souvent les moyens chez le docteur House qui n'a qu'une obsession, diagnostiquer et guérir un cas même s'il doit passer par des moyens discutables voire illégaux. Cependant, les créateurs de séries ne se contentent pas, la plupart du temps, d'en rester à « la fin justifie les moyens », et montrent également les limites de ce postulat. La dimension d'antihéros prend alors tout son sens lorsqu'il est confronté à l'échec de sa propre stratégie. Il s'ensuit parfois une remise en question qui enrichit une fois de plus l'historique du personnage. Les créateurs de Dexter ont poussé le concept de l'antihéros à un autre niveau, en donnant naissance à un être double (policier le jour et serial killer de vilains la nuit). Il a, au départ, tout pour repousser les spectateurs. Dénué de sentiments, d'émotions, préparant froidement chaque meurtre selon le « code » de son père, il ne s'attache à aucun être vivant. Tout commence avec son instinct protecteur envers sa soeur, puis il s'intègre au sein d'une famille, et sa carapace se craquèle véritablement à la naissance de son fils. Rien n'est laissé au hasard pour permettre au public de se sentir concerné par le destin de cet homme à la personnalité très troublée.


Les scénaristes de Dexter ont réalisé un tour de force en flirtant en permanence avec les limites tout en évitant de verser dans le racoleur gratuit. Le temps d'un film, il est possible de se plonger dans la tête d'un psychopathe, mais lorsqu'il s'agit d'une série, le besoin de lien entre le spectateur et les protagonistes s'intensifie. L'écueil principal serait alors de pousser l'antihéros jusqu'à en faire un être tout simplement abject, sans aucune perspective de rédemption possible ou une once d'humanité. Sans aller jusque là, chez certains personnages, il est permis de se demander s'il y a quoi que ce soit à « sauver ». Dans la série Profit (1996) qui n'a compté que huit épisodes, Jim Profit se révèle machiavélique dans ses méthodes pour assurer son ascension au sein de son entreprise, sans éprouver le moindre remord. Le public américain de l'époque n'était peut-être pas encore prêt à accepter un rôle aussi radicalement négatif.

 

Nip-Tuck

 



Dès le départ, Nip/Tuck (2003-2010), de son côté, avait résolument choisi de faire du trash son fonds de commerce. Les quatre premières saisons ont rassemblé des audiences plus qu'honorables lors de leur diffusion aux Etats-Unis. De nombreux fans mettent au-dessus du lot les deux premières saisons, tandis qu'ils n'ont pas du tout adhéré aux saisons 5 et 6 qui correspondent au déménagement du duo de chirurgiens plasticiens de Miami à Los Angeles. Les figures d'antihéros constituent la majeure partie des rôles de cette fiction. Le trash s'exprime à travers d'innombrables scènes de sexe, le glauque des intrigues, ou encore la folie de certaines opérations chirurgicales. A force de vouloir toujours aller vers davantage de provocation, la série ne se serait-elle pas perdue en chemin, oubliant quelque peu sa réflexion sur la pression liée à l'apparence dans notre société, l'addiction, ou les relations humaines ?


Conclusion : Un avenir assuré

   Bâtir une série sur un ou plusieurs antihéros ressemble à un choix à double tranchant. L'antihéros peut devenir, entre autres, l'atout charme (Angel et Spike dans l'univers de Joss Whedon, ou Chuck Bass dans Gossip Girl…) ou comique d'un programme. Traité de mille et une façons différentes, c'est un concept qui fait recette ces dernières années, sans qu'il soit pour autant synonyme de succès garanti.

 

L'ambivalence d'un univers ou d'un personnage représente une source potentielle de richesse pour une série. La plupart des spectateurs gardent le besoin de maintenir un lien, même ténu, avec leurs protagonistes, ne serait-ce que pour se sentir concernés par leurs aventures. Ce courant ouvre la possibilité d'explorer encore de nombreux terrains de la complexité humaine.




Dossier réalisé par Claire Lavarenne

11 Commentaires

  • Lily
    Le 08/07/2012 à 18h12

    Merci pour le dossier, très intéressant comme d'habitude :)
    Vous avez oublié T-Bag dans Prison Break comme anti-héros... ^^

  • fAfA
    Le 08/07/2012 à 18h26

    merci pour ce dossier très complet et intéressent comme toujours

  • Amélie
    Le 08/07/2012 à 19h20

    Personnellement j'ai juste un problème avec Dexter. Sur le papier, Dexter est bien censé être la figure la plus marquante de l'antihéros, mais la série nous montre juste un vrai gentil, qui ne peut pas surmonter ses instincts.

    Alors que si on regarde du côté de Breaking Bad par exemple... Walter dépasse assez vite le postulat de départ (la fin justifie les moyens) en se découvrant un côté bien plus sombre. Sans parler de Vic, dans The Shield. On voit dès le départ qu'il a autant sa place en prison que la plupart des personnes qu'il arrête.

    Mis à part cette petite divergence de point de vue, très bon dossier, et très bon sujet !

  • fAfA
    Le 08/07/2012 à 21h45

    oui je suis également d'accord avec toi amélie finalement dexter fait des mauvaises action mais la série fait passer ça comme une lettre à la poste, son personnage passe pour le gentil quoi qu'il fasse déjà qu'il ne tue que des méchants ou presque
    la psychologie de dexter n'atteint pas des sommets, cette série aurait du se finir après 5 saisons en évitant les saisons de remplissages et avec une dernière saison sur debra qui découvre son secret, c'est ce qui aura manqué à dexter pour devenir un chef-d’œuvre que sont breaking bad et the shield
    ça reste un très bon divertissement quand même que je retrouve avec plaisir à chaque rentrée et avec un acteur principal très très bon, c'est fort de passer d'un rôle de croque mort homosexuel à un tueur en série sanguinaire ^^

  • fitz
    Le 09/07/2012 à 00h13

    Personnellement, j'ai toujours aimé les "méchants"..Dans mon enfance, ils tendaient insidieusement à me faire kiffer les "gentils"...mais j'ai toujours eu une affection, une identification particuliere pour ces persos "cotés obscurs" qui finalement donnent aux films/shows, tout leur sens morale et philo du truc...pardon pour ces pov' explanations mais je trouve le dossier de Miss Lavarenne une fois de plus de très bonne qualité, et je voulais juste lui fairer savoir.
    (j(y reviendrais car, tres bon sujet)

  • Rooney
    Le 09/07/2012 à 09h52

    Plusieurs facteurs expliquent la recrudescence des anti-héros. Au début du dossier Magnum, Mac Gyver et Charles Ingalls sont cités. Mais à l'époque de leur diffusion, il y avait moins de chaînes télé (aux US et même en France) donc l'offre de séries était moins importante. Il était donc nécessaire de faire des séries plaisant à toute la famille (de l'enfant au grand père): d'où des personnages plutôt lisses auquel chacun cherchait à s'identifier.
    A mon avis Dallas (1e génération) a du être un tournant avec le personnage de JR, qui ressuscite sous la pression du public.

    Aujourd'hui, l'offre de séries est devenue pléthorique. Les chaines du câble ont vu le jour. Or les chaines comme HBO, Showtime et AMC s'adressent à un public averti : entre 1 et 3 millions de personnes (ramenons ça à l'échelle du pays). Du coup la prise de risque était moins risquée: plus besoin de plaire à toute la famille ! Depuis les chaines "hertzienne" n'ont fait qu'enboîter le pas.

    : tout à fait d'accord, ce snt les méchants qui font aimer les gentils: le Joker (version Nolan ou interprété par Jack Nicholson) dans Batman, Dark Vador etc... Quand le méchant est raté (ou moins charismatique), en général le film en pâti (beaucoup trop d'exemples).

  • Haby
    Le 09/07/2012 à 20h13

    C'est marrant comment on est entouré d'antihéros dans toutes nos séries !!
    J'avais jamais eu cette réflexion et c'est clair et net qu'on les aime plus que les "héros" tout parfait !

  • Peter Noble
    Le 09/07/2012 à 20h29

    Excellent dossier ! Je pensais également au personnage "The Doctor" dans Doctor Who, il est de par nature quelqu'un qui arrive à cumuler les rôles de héros et anti-héros (quand il embrasse son côté sombre afin de sauver l'humanité entière s'il le faut).

    Mon préféré reste Walter White ^^

  • LaMadonn
    Le 12/07/2012 à 23h26

    Dossier très intéressant et qui nous amène à réfléchir sur nos goût personnels. Je pense que le public choisit aujourd'hui des anti-héros car ils sentent qu'ils peuvent plus facilement d'identifier à eux. Mais gare à se perdre, on peut aussi être des héros, c'est à nous de choisir =)

  • Raboula
    Le 19/07/2012 à 19h35

    Dexter n'est plus vraiment un anti hero mais un brave père de famille qui ne tue de les méchants,
    il outrepasse donc la justice des hommes au profit de sa justice à lui, mais c'est en fait le désir de beaucoup de monde, punir un meurtrier.
    La série est devenu familiale option républicaine

    Light ( aka Raito ) de la série animé Deathnote est lui par contre un anti héro , il tues aussi des innocents juste pour servir ses intérêts.

  • Raboula
    Le 21/07/2012 à 13h57

    un articles ridicule dans les Inrocks ( gauchistes pro-palestos ) sur Breaking bad :
    "avec Breaking on est convaincu qu'un monstre réside en chaque américain" ( anti américanisme primaire + paresse intellectuelle )

    ils se font aussi démonter en interview avec le principal scénariste de Homeland qui leur explique qui sont à coté de la plaque sur tout leur points. Pour eux la menace terroriste islamiste serai un fantasme, Homeland c'est l'anti 24h, Homeland brouille les repères moraux, etc...

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