Seriesaddict : Dossier : séries et littérature

La littérature, Eldorado des séries

La légende du cavalier sans tête, les figures littéraires classiques de Dracula ou d'Alice au pays des merveilles, toutes ont trouvé preneur pour cette rentrée des séries aux Etats-Unis. Elles s'installent respectivement dans Sleepy Hollow, Dracula et Once Upon a Time in Wonderland. Loin d'être les seules de cette rentrée ou même de ces dernières années, les séries basées sur des adaptations littéraires relèvent d'une véritable tendance de fond. Faut-il pour autant s'en inquiéter en voyant ce phénomène comme un assèchement des scénarios originaux ? Probablement pas, étant donné le nombre de séries originales qui se distinguent à leurs côtés. Et puis, adaptation n'est pas toujours synonyme de répétition ennuyeuse. Il reste que la multiplication des cas d'inspiration littéraire parmi les séries peut conduire à s'interroger sur la politique des studios et des chaînes de télévision. Ce phénomène n'est bien entendu pas limité aux fictions télévisées et s'exprime aussi pleinement au cinéma. Les franchises de super-héros, tout droit sortis des comic books, sont devenues les meilleures amies des producteurs de films : Iron Man, Captain America, Thor, les X-Men, Batman… Mais des sagas à succès comme Bridget Jones ou Harry Potter ont également eu droit à leur version sur grand écran.



Dans l'univers du petit écran, l'origine littéraire est parfois plus discrètement abordée. Certains genres semblent particulièrement propices à cette transformation. Comme la série d'époque a la cote, les écrits historiques ou biographiques sont assez courus. Dans cette catégorie, se retrouvent entre autres le tout récent Masters of Sex, mais aussi Call The Midwife, Mr Selfridge, The Pacific, Parade's End, Band of Brothers, Les piliers de la Terre, ou encore The White Queen. Le genre policier, aussi populaire à l'écrit qu'à l'écran, a également son lot d'adaptations, avec Wallander, Les enquêtes d'Erica, Bones, ou encore Miss Marple, Hercule Poirot, Cadfael, qui mêlent enquêtes et série d'époque. Aux yeux des créateurs de séries, la littérature pour adolescents et jeunes adultes s'avère encore un autre fonds dans lequel puiser. Pretty Little Liars, Gossip Girl, Heartland, et The Secret Circle, entrent par exemple dans cette catégorie. Personne, ni auteur ni showrunner, n'a oublié de surfer sur la vague du retour à la mode des suceurs de sangs. Ainsi, les vampires sont à l'honneur dans Blood Ties, la gore True Blood, la romantique The Vampire Diaries, ou une énième version de Dracula qui débarque sur NBC.


Au-delà de certains genres littéraires privilégiés, les figures fortes de la mythologie populaire, comme ce cher Dracula, ont largement leur place dans les adaptations. Once Upon a Time in Wonderland (spin-off de Once Upon a Time) déconstruit et reconstruit l'histoire d'Alice au Pays des Merveilles en reprenant les personnages du lapin blanc, du chat de Chester, ou de la reine rouge, tout en en ajoutant de nouveaux. Dès son lancement, Grimm avait aussi choisi de réinterpréter les contes en les transposant dans l'époque moderne. Quant à la série Revenge, elle est censée s'inspirer librement du Comte de Monte-Cristo, d'Alexandre Dumas. On ne compte plus le nombre de versions qu'a connu le Sherlock Holmes de Conan Doyle en séries : Les aventures de Sherlock Holmes, Sherlock Holmes, Sherlock, Elementary Changer d'époque, changer Watson en femme, tout est bon pour apporter sa touche personnelle au célèbre enquêteur britannique. C'est alors autant d'occasions de se réapproprier un mythe et son univers.


Bien entendu, cette légion d'adaptations n'évince pas une belle brochette de séries originales au succès qui n'est plus à prouver. Parmi les cartons d'audience actuels aux Etats-Unis et souvent aussi en France, Grey's Anatomy, How I Met Your Mother, The Big Bang Theory, NCIS, Esprits criminels, ou Mentalist, ne doivent a priori rien à un livre. La déchirante et géniale Breaking Bad, le cynisme de Dr House, les mystères de Lost, le soap renouvelé et dynamisé avec Desperate Housewives, voici quelques exemples d'une longue liste de séries originales déjà terminées. Lorsqu'on voit le nombre de pilotes proposés chaque année pour les chaînes américaines, même si beaucoup ne voient pas le jour, il est difficile de se dire que les scénaristes manquent ou que les idées leur font défaut. Cette tendance aux adaptations tient probablement à une certaine frilosité, à un opportunisme ou du moins un instinct pour la réussite, des chaînes américaines qui choisissent d'assurer le coup en se basant sur un succès littéraire préexistant. Prenons le cas du bestseller Under The Dome, de Stephen King, qui a eu droit à sa version télévisée diffusée sur CBS cet été. Après avoir connu une audience historique avec son pilote, la première saison s'est stabilisée autour de 11 millions de téléspectateurs, ce qui a conduit à la commande d'une seconde saison.


Une influence réciproque

Ainsi, une série adaptée apporte bien souvent, avant même sa diffusion, une base de spectateurs appréciant l'oeuvre littéraire et qui, par curiosité ou envie, décident de la regarder. Toutefois, cette situation est loin d'être synonyme de risque zéro. Porter à l'écran un roman représente la possibilité pour ses fans de voir leurs personnages favoris prendre vie à l'image, et de prolonger d'une autre façon l'expérience du livre. Le format même de la série, qui se déroule sur de nombreux épisodes voire plusieurs saisons, permet potentiellement de développer les aventures du héros et de son entourage. Elle peut raconter ce qui s'est passé avant (« prequel »), en parallèle, ou après (« sequel ») l'action du roman. La série Hannibal se base sur le passé du psychiatre cannibale Hannibal Lecter, d'après le personnage créé par Thomas Harris dans Dragon rouge et Le silence des agneaux. Un peu dans le même esprit, Bates Motel se concentre sur la jeunesse d'un certain Norman Bates, connu pour être le psychopathe notoire du roman Psycho, de Robert Bloch. Bien sûr, ce roman avait été précédemment adapté au cinéma par Alfred Hitchcock. Comme pour éviter l'ombre d'une comparaison lourde à porter, les créateurs de la série ont préféré placer leur Norman Bates et sa mère à notre époque. C'est d'ailleurs la relation tordue mère-fils qui constitue l'intérêt essentiel de cette série.



En partant d'une histoire préexistante, le risque de décevoir n'est jamais absent. Lorsqu'on lit un roman, une vision des personnages et des lieux se crée dans notre imagination. Elle est parfois tellement puissante qu'elle peut poser problème à la découverte du casting de la série. Qui n'a jamais été déçu, pour une série ou un film, du choix de l'acteur principal ? Cette situation prend parfois des proportions inquiétantes, quand des ultra-fans lancent une campagne de critiques acerbes contre tel ou tel comédien qui joue le rôle de leur protagoniste favori. C'est alors perdre de vue le fait qu'un livre et son adaptation en série sont deux objets artistiques liés mais distincts. Dans une lettre adressée à ses lecteurs, Stephen King indique que la série Under the Dome « varie considérablement de sa version », mais que cela n'enlève rien à son livre qui existe toujours par lui-même. Il ajoute que le seul élément qui devait absolument être conservé à l'identique était le Dôme. En revanche, ne pas respecter l'esprit de l'oeuvre d'origine peut donner lieu à des critiques davantage fondées. De même, lorsqu'il s'agit de romans peuplés de créatures et paysages étranges, gare au manque de moyens financiers pour rendre justice au récit écrit qui peut se permettre toutes les fantaisies.


Une chose est sûre, il n'en est rien pour Game of Thrones. La saga de George R. R. Martin a su conforter son statut de best-seller littéraire en provoquant un ras-de-marée avec sa version télévisée. Des millions d'exemplaires des tomes de Game of Thrones ont été vendus à travers le monde, mais l'explosion n'a pas été immédiate. À l'approche de la sortie de la série et lors de son lancement, les ventes des livres ont connu une franche accélération. Les séries d'adaptation renvoient souvent au livre l'ascenseur du succès, poussant les téléspectateurs qui ne l'ont pas encore lu à vouloir en découvrir davantage sur leurs personnages télévisés préférés. Le phénomène dépasse d'ailleurs le cadre du livre ou de la série pour exister à travers une communauté de fans, sur des forums ou lors de conventions. C'est alors une nouvelle étape d'émancipation de l'oeuvre qui est née livre, a évolué en série, pour devenir l'objet d'un partage bien plus large. La richesse d'une oeuvre est souvent liée à la liberté d'interprétation qu'elle laisse au lecteur ou au téléspectateur. La force de Game of Thrones consiste notamment à éviter tout manichéisme en se plaçant sur un plan de lutte pour le pouvoir et la survie. La réussite d'une adaptation ne tient pas uniquement à une base de fans préexistante. Elle est aussi bien entendu liée à la qualité de l'histoire et au fait que la série ait trouvé ou non son public. Toutes les adaptations n'ont d'ailleurs pas juré fidélité absolue à leur origine et prennent plus ou moins de libertés, pour le meilleur et pour le pire.


S'émanciper de sa source

Par définition, une série peut difficilement suivre à la lettre le découpage narratif de sa source d'inspiration littéraire. L'écriture du scénario nécessite des adaptations, et parfois certains personnages ou scènes disparaissent ou sont réagencés. Alan Ball, créateur de la série True Blood, a par exemple décidé de garder et développer le personnage de Lafayette qui meurt dès le second tome des livres de Charlaine Harris. Même choix pour le personnage de LaGuerta dans Dexter. Elle disparaît à la fin du premier livre, alors qu'il n'en est rien dans la série. Pour reprendre l'exemple de Game of Thrones, rappelons que la première saison, qui compte dix épisodes de moins d'une heure chacun, correspond au premier tome intégral composé de près de 800 pages. Il est indispensable de travailler la structure narrative pour créer les scripts des épisodes. Pourtant, le résultat s'avère particulièrement fidèle, restituant les passages clefs et l'évolution des personnages, tout en étant accessible au public qui n'a pas lu le texte de George R. R. Martin. Aux côtés de l'accessibilité, les créateurs doivent aussi veiller à fournir un peu de suspens à chaque épisode, et en particulier à la fin d'une saison, nécessité qui les conduit à bousculer l'ordre narratif d'origine..


Quelquefois, ces bouleversements atteignent un tel degré et le lien avec l'oeuvre d'origine devient si ténu que l'objet de la série ressemble davantage à un prétexte de départ qu'à une véritable adaptation. À ce titre, l'exemple de The Vampire Diaries est assez frappant. Parmi les personnages des livres, Elena a une soeur (et non un frère), elle est blonde (et non brune), a trois meilleures amies (Meredith ne figure pas dans la série). Mais à côté de ces petits détails, la trame narrative de la série bifurque assez rapidement des romans de L.J. Smith. Alors que la série se focalise entre autres sur des sorcières et des hybrides tout en restant dans « notre monde », les livres emmènent le lecteur dans le « Royaume des Ombres », et les personnages doivent combattre des esprits. Dans une moindre mesure, il en va de même pour la série True Blood par rapport aux livres. Bien souvent, la première saison d'une série d'adaptation reste fidèle au livre, puis elle diverge. C'est le cas pour Dexter dont la série, basée sur l'oeuvre de Jeff Lindsay, trouve sa propre voie à partir de la saison 2. Toutefois, James Manos Jr, showrunner de la série, a conservé le récit à la première personne en installant la voix-off des pensées de Dexter. À côté des adaptations, il existe aussi des séries « inspirées de », où le lien tient davantage à la structure narrative, comme avec les enquêtes de Bones. Cette série s'inspire des livres de l'anthropologue Kathy Reichs, mais la Temperance Brennan de la série n'a pas grand-chose à voir avec celle des romans, qui est plus âgée, ancienne alcoolique divorcée, et mère d'une fille adolescente.



Une série peut trouver ses origines dans la littérature, s'en inspirer plus ou moins librement, mais elle devra trouver son propre public et s'émanciper suffisamment de sa source pour survivre par elle-même. Finalement, il existe une influence réciproque entre l'écrit et les séries télévisées. Ainsi, après sept saisons à l'écran, la série Buffy contre les vampires s'est poursuivie avec deux « saisons » supplémentaires dans des comic books. Pour Joss Whedon, créateur de la série, ce fut une manière d'atteindre plus de liberté graphique pour coller à ses ambitions narratives et bénéficier d'un budget bien plus généreux. Charmed a aussi eu droit à plusieurs volumes de comics pour continuer l'histoire des soeurs Halliwell. L'appropriation ultime d'une série par ses fans peut aussi prendre la forme de fanfictions. Que la série soit inspirée d'un livre ou pas, elle retourne alors à l'écrit et se transforme en un nouvel objet indépendant, partageant l'univers de la série. Quelle que soit la source ou la forme de l'adaptation, il s'agit avant tout de maîtriser l'art du récit pour susciter l'intérêt et continuer à faire vivre des figures mythiques. Raconter, n'est-ce pas présenter au monde tout ce qu'on sait déjà mais d'une toute nouvelle manière ?





Dossier réalisé par Claire Lavarenne

6 Commentaires

  • Kevensi
    Le 02/11/2013 à 21h11

    Dossier très intéressant. J'ai adoré le lire.

  • lillyg100
    Le 02/11/2013 à 22h45

    On peut aussi citer The Unit d'après le roman d'Eric Haney, Inside the Delta Force et Justified d'après le personnage des romans Pronto, Fire in the Hole (sur lequel se base la S1) et Riding the Rap d'Elmore Leonard

  • zoe
    Le 03/11/2013 à 01h39

    Moi aussi j'ai beaucoup aimé lire ce dossier, il y a beaucoup d'exemples ce qui permet à tout le monde de connaître un minimum des séries concernées et je trouve ça très bien !

  • TedMosby
    Le 03/11/2013 à 10h55

    Sympa ce dossier. Il y a aussi "Rizzoli & Isles" d'après les romans de Tess Gerritsen et un petit mot à la fin sur les romans de Richard Castle inspirés de la série "Castle" aurait été cool.

  • cwaddict
    Le 03/11/2013 à 13h49

    Effectivement quel dossier intéressant et très bien écrit. On sent que c'est une journaliste qui l'a écrit (d'Ecran Total ?). J'ai beaucoup aimé l'aspect philosophique, sociologique, bref cette réflexion.

  • tati
    Le 04/11/2013 à 15h36

    bon dossier et super bien écrit

Ajouter un commentaire







 Spoiler