Critiques

Seriesaddict.fr  par | 2

Show Me a Hero - Bilan saison 1

Bilan saison 1 © HBO-2015

Après Homicide, The Wire, Generation Kill ou Treme, David Simon, avec William F. Zorzi, revient sur HBO pour une mini-série en six épisodes. Intitulée Show Me A Hero, elle est tirée du livre éponyme écrit en 1999 par Lisa Belkin, alors correspondante au New York Times et qui fut consultante lors du tournage et de la production de la série. L’histoire se déroule entre 1987 et 1993 dans la ville de Yonkers, non loin de New-York. Cette période fut marquée par l’opposition d’une partie des habitants de la ville à la décision d’un juge fédéral de faire construire des logements sociaux au sein des quartiers plus favorisés de la ville, afin de casser le cercle vicieux de la ségrégation. Mais au sein de ce large et puissant sujet se niche également l’histoire de Nick Wasicsko, élu maire de Yonkers à 28 ans – ce qui fit de lui le plus jeune maire des Etats-Unis – aux avant-postes lors du débat qui fit rage au sein de la ville et dont le spectateur sera le témoin des victoires et des défaites.

Avec des séries comme Game of Thrones ou encore True Detective, on oublierait presque que l’une des marques de fabrique de HBO réside dans sa production de mini-séries, moins grand public et traitant souvent de thèmes que l’on pourrait qualifier de sociaux : Angels in America fut un chef d’œuvre comme on en a rarement vu, The Normal Heart a récemment repris le sujet de la lutte contre le SIDA. Show Me A Hero traite elle de la ségrégation urbaine, problème central à la fin des années 80/début des années 90 (pensons aux émeutes de Los Angeles en 1992), mais problème qui persiste 25 ans plus tard, comme nous l’ont montré les manifestations de ces dernières années, notamment à Baltimore, ou encore la tuerie de Charleston. Tout au long de ces six épisodes, David Simon prend le temps de montrer et d’expliquer les problèmes politiques, économiques, sociaux, raciaux mais aussi personnels liés à la construction de ces logements. C’est sans doute la première force de cette mini-série, cette capacité de lier le macrocosme au microcosme, le fédéral et le local, le collectif et le personnel.

La série peut-être divisée en deux temps. Les trois premiers épisodes nous montrent la montée au pouvoir de Nick Wasicsko, cet ancien flic de Yonkers qui parvient à se faire élire maire grâce à son opposition à la construction de ses logements. Mais une fois en place, il doit petit à petit se plier aux décisions judiciaires : si le conseil municipal persiste à refuser l’édification des logements, la ville sera soumise à une amende exponentielle. On voit ici l’un des thèmes traité par les scénaristes, la différence entre le pouvoir politique, qui prend sa source sur la popularité pour se faire réélire, et le pouvoir judiciaire, qui ne doit rechercher que l’équité. Les trois premiers chapitres présentent donc le combat du maire, face à certains membres de son conseil municipal – le fameux Spallone (Alfred Mollina) incarnation du politique gouailleur et populiste – mais également face à ses électeurs, dont une partie refuse l’empiètement futur des populations pauvres et noires (pour la grande majorité) dans leur voisinage immédiat. Ces trois épisodes font la part belle aux débats politiques, aux jugements devant la cour, avec des points de détails parfois complexes à saisir mais dont la précision participe à la qualité de la série. Ils se terminent par le coup de force politique de Nick, qui parvient à faire passer le vote ratifiant la construction des logements. La scène qui suit le vote est d’ailleurs terrible et révèle le courage politique dont il a fait preuve : sortant de l’hôtel de ville avec sa femme, il rentre chez lui, tancé, hué, presque violenté par une foule déchainée, ayant perdu de vue toute raison pour ne laisser la place qu’à la haine la plus primaire. L’effet de foule est particulièrement bien rendu et on se rend compte que s’il est toujours – ou presque – possible de raisonner une personne, il est impossible de faire entendre raison à la foule, surtout si elle a été chauffée à blanc par des propos populistes.

La deuxième partie de cette mini-série suit alors dans un chemin inverse la chute de Nick Wasicsko et la construction tant bien que mal des logements. Une nouvelle fois, aucun détail n’est laissé sans précision, notamment les problèmes pratiques d’urbanisme. J’en dis quelques mots car cela m’a particulièrement intéressé. L’un des personnages, Oscar Newman est un urbaniste et architecte, qui a mis en place la « defensible space theory », et a réfléchi à l’intégration des populations ségréguées au sein des quartiers, afin de casser le cercle vicieux (ségrégation – pauvreté – violence – pauvreté) qui sévit dans les projects. L’homme est bien américain, puisque le concept de propriété contient pour lui la solution : si on donne un espace privé à chacun, les gens le défendront, en prendront soin et l’entretiendront. Les grandes barres d’habitations offrent ainsi trop de parties communes, de lieux intermédiaires (hall d’immeubles, dalles devant les immeubles) qui sont alors les premiers vandalisés car il n’appartiennent à personne puisqu’ils appartiennent à tout le monde. On voit donc dans cette deuxième partie que la question dépasse le vote au conseil municipal. Il ne s’agit pas de gagner, c’est à dire de faire voter la construction des logements. Il s’agit de réussir, c’est à dire de les construire de façon à ce qu’ils aident réellement les personnes qui vivront dedans. Encore une fois, la réflexion est intelligente et fine et l’on ne peut s’empêcher d’y penser en marchant dans les rues de nos cités dites modernes.

J’ai dressé quelque peu le déroulement des six épisodes en ce qui concerne le problème central, celui des logements sociaux et de leur construction. Mais comme je le disais, la force de la série est de parvenir à incarner ce problème social, urbanistique et politique dans des personnages. Le propos est effectivement proche du documentaire, mais la construction de la série et surtout de ses protagonistes permet de s’attacher à eux et de comprendre leurs problèmes, qu'ils appartiennent à un camp comme à l'autre. C’est le cas par exemple pour Marie Dorman. Elle commence comme simple citoyenne inquiète de voir des populations potentiellement « à risque » venir s’installer dans son quartier, prend du galon dans le mouvement de contestation au point de devenir l’une de ses porte-voix. Puis elle accepte de s’ouvrir et de venir voir, de venir rencontrer certaines de ces personnes qu’elle aura pour voisin. Et c’est à ce moment là, lorsqu’elle apprend à connaître, qu’elle choisit de s’impliquer dans le comité facilitant l’intégration de ces personnes. Catherine Keener qui joue le rôle de Marie Dorman est incroyable de justesse tout du long et parvient à nous faire ressentir des sentiments parfois mitigés à son égard, mais sans jamais échouer à nous faire comprendre ses raisons.

La question du racisme est bien évidemment au centre de la série et du problème globale qui touche la ville de Yonkers (comme tant d’autres villes des Etats Unis … et de bien d’autres pays du monde d’ailleurs), mais elle n’est jamais traitée avec manichéisme. Aucun personnage n’est statique, dans le bon ou le mauvais sens. C’est le cas avec Marie Dorman, mais c’est aussi le cas avec les futurs résidents des logements. Des personnages comme Doreen ou Billie, mères rapidement célibataires ou attendant que leur homme sorte de prison, ne peuvent ou ne veulent parfois pas faire face aux problèmes – problème de drogue par exemple – inhérents à la vie dans ces cités. David Simon et William Zorzi ne les jugent pas, mais les présentent telles qu’elles sont, avec leurs défauts et leurs qualités. En somme ils nous présentent la vie, où tout ne se termine pas toujours bien. C’est pourquoi Doreen s’en sort, devient l’un des piliers de la communauté et amie avec Marie. Malheureusement, Billy est expulsée à cause du père de ses enfants condamné à des peines de prison à répétition. Cela nous rend forcément malheureux pour elle, alors que quelques instants plus tôt nous étions en train de sourire en apprenant que Carmen, personnage solaire et magnifique, qui a passé sa vie à travailler pour s’occuper de ses enfants, allait enfin avoir droit à un peu de tranquillité dans ces nouvelles maisons. Voilà comment fonctionne Show Me A Hero, de la joie et de la peine, l’une après l’autre mais souvent en même temps, comme dans la vie.

Reste à redire quelques mots de Nick Wasicsko, plus jeune maire des États-Unis lorsqu’il est élu. Sa jeunesse est pour moi ce qui le caractérise le plus. Elle explique à la fois son ambition débordante et dévorante, son envie d’être reconnu, la nécessité qu’on lui dise que ce qu’il fait est bien, mais aussi son envie de se battre, de faire ce qui est juste, comme un enfant pourrait le faire. Elle explique aussi la relation qu’il entretient avec sa femme, qu’il aime et dont il a besoin. Elle explique son échec en politique, le fait qu’il soit près à accepter de faire quelques coups tordus même à ses amis. Mais l’idée ne vient jamais de lui, il n’aurait pu les avoir manigancé. Oscar Isaac, pour moi l’un des acteurs majeurs en devenir aux Etats Unis, est magnifique dans ce rôle. Il incarne Wasicsko avec la candeur et l’enthousiasme de sa jeunesse, puis avec sérieux et souffrance lorsqu’il prend en pleine figure les conséquences du combat politique. “Show me a hero, and I’ll write you a tragedy » disait Fitzgerald. Alors que la grande histoire, celle des logements, commencent mal pour finir plutôt bien, celle de Nick prend le chemin inverse, commençant comme une success story à l’américaine pour se terminer en tragédie, une tragédie qui ne peut que nous faire couler quelques larmes.

Vous l’aurez compris, Show Me A Hero est une mini-série magnifique et nécessaire qui plus est. Elle éclaire de nombreuses questions de manière précise et simple, elle montre comment le macrocosme agit sur le microcosme, comment une décision prise au nom de l’éthique par un juge fédéral a bouleversé pendant quelques années la vie d’une cité, et celle de certains de ses habitants. La série ne tombe pourtant jamais dans le manichéisme. Elle montre les faits, la caméra de Paul Haggis ne se fourvoie pas en effets gratuits. Les plans sont pour la majorité fixe, une scène éclairant la suivante/la précédente. Les personnages sont attachants et tous parfaitement incarnés, à commencer par Nick Wasicsko. Alors oui, le sujet est complexe, dur parfois, pas forcément divertissant, mais il est nécessaire, il exprime des questionnements et des problèmes qui ne sont toujours par résolus, chez eux comme chez nous, vingt-cinq ans plus tard. Une histoire qui nous émeut, nous fait réfléchir, et devrait nous rendre un peu plus intelligent.

10/10

Bilan

Propos pertinent, écriture précise, sans manichéisme, acteurs parfaits. Show Me A Hero est une immense réussite. Une série qui devrait être montrée dans les écoles de cinéma pour sa qualité en tant qu’œuvre filmée, et dans les écoles tout court, pour la justesse de son propos.

2 Commentaires

  • cauchois
    Le 15/09/2015 à 10h33

    aaaah la plume Lacouture...^_^
    je tente !

  • YO
    Le 15/09/2015 à 15h03

    Bonne analyse de la série et du contexte

    Sans conteste, une série à regarder

Ajouter un commentaire







 Spoiler 

Contenu relatif

Show Me a Hero
Note de la série :
8.1/10