Critiques

Seriesaddict.fr  par | 4

The Knick - 2x10 : This Is All We Are

Résumé

Toutes les intrigues de nos personnages parviennent à un moment critique, notamment pour Thackery qui décide de s'opérer lui-même.

2x10 : This Is All We Are © Cinemax - 2015

La fin, et pourtant le début. Le changement, et pourtant la continuité. Le corps et pourtant l’esprit. La vie, et pourtant la mort.

Comme je l’ai déjà dit sur quelques réseaux sociaux, je ne pense pas que l’on se rende encore compte à quoi nous venons d’assister. Que cet épisode soit le season ou le series final de The Knick ne change en soit finalement pas grand chose. Il clôt, parfaitement, et j’y reviendrai, non pas cette saison 2 mais ces deux saisons de la série du trio Jack Amiel, Michael Begler et {{Steven Soderbergh}}. Peut-il y avoir quelque chose après ? Bien sûr, il reste de multiples histoires à raconter et je pense qu’on peut faire confiance aux créateurs de la série pour le faire. Faut-il qu’il y ait quelque chose après ? Mon cœur évidemment dirait oui, crierait oui tant je suis enthousiaste devant cette série. Ma raison me dit qu’elle peut se terminer sur cet épisode 10, qui conclue le cheminement des personnages que l’on a appris à connaître l’année dernière.

Je parlais d’hérédité dans ma dernière critique, cet élément est toujours là, encore plus que je ne l’aurais pensé d’ailleurs. Barrow reste lui-même, empêtré dans ses problèmes d’argent, se débattant comme dans des sables mouvant pour sortir de sa classe – ce qui lui accorde quelques passe-droits comme on le voit avec la police – mais se retrouvant toujours à affronter un nouvel obstacle après l’autre, comme si la vie ne voulait pas le laisser tranquille. Peut-être - sans doute même – ne le mérite-t-il pas, mais j’aurais du mal à faire intervenir la moral dans The Knick. Nous sommes déjà dans une série sans Dieu, dans une série naturaliste, presque anthropologique qui regarde l’homme se débattre sans cesse contre la vie et contre sa propre nature. La seule exception religieuse était le personnage de sœur Harriet, mais le développement de son intrigue avec Cleary chasse les dernières senteurs d’encens de la série. Révélation ô combien surprenante, Cleary a manigancé et dénoncé Harriet afin qu’elle soit excommuniée et qu’ils puissent être ensemble. La fin justifie les moyens, et la croyance religieuse est ici mise à mal, d’autant plus qu’elle accepte finalement la proposition de l’ambulancier. Alors que cette intrigue était pour moi une sorte de rayon de soleil dans cette saison très noire, la révélation de Cleary jette une ombre sur mon ressenti. J’étais pourtant content de les voir face à face à cette table, main dans la main ne sachant pas comment se comporter. Mais la manigance de Cleary – tout de même extrêmement choquante – rend leur romance plus trouble.

Le trouble. Voici sans doute une des caractéristiques et des qualités principales de la série. Difficile de trouver un personnage auquel s’attacher sans détours. Tous ont leur côté repoussoir. La seule sans doute à rester pure pourrait être Cornelia. La jeune femme, souvent vêtue de blanc d’ailleurs ce qui n’est à mon sens pas anodin, a certes trompé son mari et s’est faite avorter, des fautes pour l’époque extrêmement graves, mais elle reste l’esprit le plus pur, le plus tourné vers le bien des autres, comme le montre la scène sur le bateau, à nouveau filmé de cette manière bleutée, très propre, pour montrer la différence avec le teint jaune des scènes urbaines. Cornélia a échappé à la tare paternelle, qui est retombée sur le fils. Car Henri est bien le responsable de l’épidémie de peste, celui qui cherche à tout prix le profit – comme son père le fit avant lui – au détriment des autres. Et paradoxalement, c’est en ne reprenant pas le projet de son père du nouveau Knick qu’il devient comme lui, mettant le profit avant tout. La scène de confrontation entre le frère et la sœur est intense et effrayante, par la rapidité avec laquelle Henri révèle son vrai visage. Les plans avec l’escalier pentu, presque hitchcockiens semblent annoncer la mort de Cornelia, mais celle-ci décide finalement de partir, partir en Australie, de l’autre côté du monde, pour démarrer une nouvelle vie. Au contraire, Lucy, en croisant Cornélia dans l’escalier, prend symboliquement sa place aux cotés d’Henri. La question qui se pose alors pour la jeune infirmière tourne une nouvelle fois autour de l’argent : alors qu’elle souhaitait devenir la première femme médecin, Lucy va-t-elle continuer son apprentissage ou va-t-elle se laisser entretenir par son riche fiancé et se contenter de cette vie que Cornelia a toujours tenté de dépasser ? Je ne sais pas qui de Lucy – par le sexe – ou d’Henri – par l’argent et la brutalité dont il a fait preuve – aura le dessus, qui dominera l’autre, mais il est clair que l’un ou l’autre dominera.

Quelques mots de Gallinger, le futur prophète mondial de l’eugénisme, défenseur de la race pure, castrateur des idiots, des marginaux, des noirs et de tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule. Saluons le jeu d'Eric Johnson, qui a sans doute le rôle le plus détestable de la série, et qui parvient à incarner Gallinger à la perfection. Évidemment, tout le monde aura noté que la première étape de leur tournée eugénique se déroulera en Allemagne. De là à dire que Gallinger, le blond aux yeux bleus, l’aryen par excellence, a planté les premières graines qui mèneront aux théories raciales de l’Allemagne Nazie, il n’y a qu’un pas qui les scénaristes semblent nous pousser à franchir.

Il faut enfin parler des deux personnages principaux, Algernon et Thackery. Les deux hommes, malgré leurs divergences, se sont toujours retrouvés dans la volonté d’innovation, de progrès, dans les nouvelles techniques. C’est encore le cas dans cet épisode. Mais avant l’aspect médecine, revenons une dernière fois à mon obsession pour l’hérédité dans la série. Le dialogue entre Algie et son père est en ce sens tout à fait éclairant. Le père d’Algie est un homme intelligent, brillant même, et la colère de son fils vient qu’il se soit toujours contenté d’être le chauffeur d’un autre alors qu’il aurait pu devenir bien plus. Bien plus, c’est ce que veut Algie en permanence, de manière à la fois noble lorsqu’il se bat contre Gallinger, mais aussi extrêmement arrogante parfois. Son ambition, nécessaire pour un homme noir afin de se sortir de cette impasse dans laquelle sa couleur de peau l’a rejeté, se transforme parfois en hybris. Il se balance entre les deux, ce qui peut lui apporter beaucoup comme lui faire énormément de torts. André Holland est parfait dans ce rôle difficile, plus réservé que celui de Thackery, mais qui doit laisser paraître un bouillonnement intérieur. Face à ces griefs, son père, lui, estime simplement qu’il a de la chance d’être déjà là, en vie. D’un côté l’ambition, la volonté de dépasser sa « nature », de l’autre, une simple envie de survivre. Aucune morale dans leur deux discours, aucune prise de position de la part de la série, on comprend les arguments de chacun et on les accepte, comme ils le font entre eux.

Je reviendrai sur Algie à la fin de cette critique, mais il faut à présent parler de Thackery. Personnage principal, s’il en fallait un, de la série, John Thackery est un monstre, au sens propre du terme, c’est à dire une créature qui dépasse l’ordinaire, au point de vouloir s’opérer lui-même de sa nécrose de l’estomac. Algernon parvient le plus souvent à modérer son ambition ; Thack est l’hybris à l’état pur, transformant en spectacle vivant (pardonnez le jeu de mots) sa propre opération. Que de scènes clefs dans cet épisode. Dès le début lorsqu’il dit de manière prophétique à Barrow « I failed », lorsqu’il regarde le téléphone avant son opération, et ne pouvant être rassurée par celle qu'il aime, se précipite vers la cocaïne. La première injection de la saison, l’injection de trop sans doute, intervenant à la fin du dernier épisode. Oui le symbole est peut-être facile, mais il est néanmoins très fort, car très bien filmé et accompagné d’une musique absolument hypnotique. Et que dire de l’opération. Je crois que c’est la scène de la série que j’aurais eu le plus de mal à regarder. Ce suicide en direct, cet homme mu par on ne sait quelle folie qui en vient à s’ouvrir le ventre est absolument intenable. Et lorsque l’erreur inévitable se produit et qu’il commence à égrener les signes de son état déliquescent, nous savons que la fin est là. Et la fin arrive, au moment où il avoue publiquement que la Nature lui est supérieure : « This is it. This is all we are ». La fin d’un immense chirurgien, qui n’aura pu réaliser le défi ultime, le défi impossible, celui de s’opérer lui-même. Clive Owen est à nouveau sensationnel, notamment sur ces derniers plans où l’on voit dans ses yeux la fin approcher. Un énorme travail d’acteur qui mériterait une montagne de prix.

Mais une nouvelle fois, la mort ici n’est pas une simple fin, elle est aussi un passage de témoin. D’une part avec Bertie, qui devient littéralement et visuellement Thackery. L’attention de Soderbergh sur ses chaussures blanches lorsqu’il court chercher l’adrénaline et simplement le fait qu’il ait l’idée d’aller chercher l’adrénaline, produit sur lequel il mène des recherches non encore testées, révèle qu’il a pris la place de son mentor, un chirurgien qui n’hésitera pas à transgresser certaines limites pour les repousser. Bertie n’est pas Zindberg, Bertie est Thackery.

Et évidemment passage de témoin à Algernon. Thackery avait eu l’intuition qu’il y avait quelque chose à creuser cette nouvelle forme de soins non à base de médicaments mais à base de paroles. Algernon prend le relai, contraint et forcé par son œil rendu inopérant par Gallinger. Mais alors que ce dernier s’en va vanter l’eugénisme, voué à un grand succès mais voué surtout à être finalement rejeté dans les tréfonds de l’histoire de la médecine, Algernon "découvre" lui la psychanalyse, l’aide par l’écoute et l’échange. Une nouvelle fois on en revient à l’essence, la nature des hommes. Lorsque celle-ci est trop présente pour être changée, il faut la laisser sortir, l’écouter, et ce n’est qu’à ce moment là que, peut-être, le patient pourra évoluer vers quelque chose de nouveau.

Vous l’aurez compris, ce season final extrêmement dense mérite toutes les louanges, pour ses acteurs, pour sa réalisation merveilleuse, son écriture qui ne laisse aucun détail de côté et qui parvient à saisir le cœur de cette époque charnière dans la construction du XXe siècle. The Knick est une série gigantesque, c’est sans doute la Comédie Humaine ou les Rougon-Macquart de notre temps, un tableau passionnant de la réalité de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, où les femmes et les hommes sont tiraillés entre leur nature profonde et leur nécessité de suivre ce monde qui se transforme.

10/10

Bilan

Brillant. Tout simplement.

4 Commentaires

  • Mikado
    Le 30/12/2015 à 00h16

    Excellente critique!!!

  • pepette724
    Le 15/01/2016 à 15h51

    Très bonne critique!!!
    SPOILERMais moi je reste dubitative quant à la mort de Tack... Si la série continue, elle n'aura pas la même saveur car même si tous les personnages sont vraiment approfondis, sans ce talent fou, ce n'est plus The Knick... Soit l'adrénaline a fonctionné (comme c'est le cas aujourd'hui avec les arrêts cardiaques dûs aux surdoses de cocaîne), soit Clive Owen avait d'autres engagements professionnels et ne pouvait continuer à tourner pour cette série... Bref je vais essayer d'aller à la pêche aux infos parce que ça m'énerve de pas savoir!
    C'est que cette série est magistrale et ce dernier épisode à couper le souffle!

  • Lunaterra
    Le 25/03/2017 à 01h05

    Critique excellente, parfaite et pertinente exprimant beaucoup de mes pensées vis à vis à de cette série faisant partie des meilleurs séries à ne pas rater.
    Je me souviens encore des effets que m'ont produits la vision du premier épisode, envouté, hypnotiser par cette musique en totale décalage avec l'époque présentée.
    Chaque épisode était une friandise, nous emmenant à l'inattendue, un moment particulier de plaisir télévisuel.

    Il est clair qu'après ce dernier épisode de la saison 2 qui était dans mes pensées pendant plusieurs jours tellement OMG, que je ne m'attendais pas à une saison 3, mais ayant un grand espoir tout de même!
    Voilà l'info est tombé pas de saison 3! Je rejoints ta critique cet épisode clôt parfaitement ces 2 saisons.

  • Toff63
    Le 05/01/2018 à 10h56

    Critique tout simplement parfaite pour un épisode qui l'est tout autant.

    Tu as raison, l'hérédité est bien le maitre-mot de cet épisode, que ce soit l'hérédité génétique ou bien celle au travail pour prendre la relève de Thackery.
    Côté réalisation, la scène avec Cornelia et les escaliers est brillante.
    Par rapport à l'aspect cru de la série, le passage avec l'intestin rejoint celui avec le pus et ceux du premier épisode de la série parmi les moments les plus durs à regarder.

    Hélas, pas de saison 3, dommage car j'en aurais bien vu plus après un petit saut temporel. 10/10

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