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Seriesaddict.fr  par | 4

The Leftovers - 3x8 : The Book of Nora

Résumé

Alors que Nora est sur le point d'entrée dans la Machine, Kevin se met à sa recherche.

3x8 : The Book of Nora © HBO - 2017

« You’re here »

Après trois saisons pendant lesquelles nous avons suivi des personnages subir la disparition de leurs proches, les chercher, recommencer leur vie ou au contraire rester figés dans un temps révolu, The Leftovers, dont l’un des thèmes majeurs est le manque et l’absence se termine par une phrase exprimant ce qui manquait le plus à nos deux héros, la présence de l’un pour l’autre.

The Leftovers tire donc sa révérence, et elle le fait avec la plus grande finesse et la plus grande simplicité. Tout le monde se demandait si Damon Lindelof (un grand monsieur, définitivement un showrunner à part) allait nous faire une « Lost », c’est-à-dire nous offrir une fin insatisfaisante (la fin de Lost m’avait tout à fait satisfait soit dit en passant) ne répondant pas aux questions (on pourra en parler, la fin de Lost répond très bien aux questions). Et bien le temps a changé depuis la fin de la série d’ABC, car Lindelof nous offre une fin absolument satisfaisante, précisément parce qu’elle ne répond pas aux questions et qu’elle se préoccupe avant tout de ses personnages. Mais avant de conclure sur la série, de la relier à Lost et à son final, parlons de l’épisode, qui est un chef d’œuvre.

Tout commence par les préparatifs du voyage volontaire de Nora, l’explication du fonctionnement de la machine, mais surtout par une scène extrêmement émouvante entre Nora et Matt. Le frère et la sœur discutent de leur passé, du moment où, après la mort de leurs parents, Matt accompagnait sa sœur au bus l’emmenant en colonie de vacances. Un départ déjà, mais qui présageait un retour. Ce n’est plus le cas ici. Nora s’en va, définitivement, qu’elle parvienne à l’autre monde, celui des disparus, ou qu’elle meure noyée ou vaporisée. Cette scène permet de voir Matt une dernière fois, de voir à quel point Christopher Eccleston est un immense acteur. Les quelques minutes passées à l’écran, la caméra vissée sur son visage barbu et ridé, ne peuvent que déclencher les larmes du spectateur. La peur de cet homme de laisser partir sa sœur, sa peur de rentrer chez lui, d’affronter la vie (on retrouve le thème de la semaine dernière, quitter un monde de fantasmes pour enfin affronter les problèmes de la vie), sa femme, son fils, sa maladie, et sa Foi. Matt a été un personnage très fort pendant trois saisons, un personnage qui aura concentré sur lui les pires événements, un personnage à la limite entre la Foi et la folie, une limite qui peut être si fine et qui a toujours été parfaitement retranscrite par la série.

Nora dit donc au revoir à son frère, et nous aussi par la même occasion, car c’est la dernière fois que nous voyons Matt Jamison. La jeune femme entre alors dans la machine, et se laisse envahir par ce liquide. Toute la scène est extrêmement tendue, on se demande si on est bien sur le point d’assister « en direct » au suicide de la jeune femme que l’on a appris à aimer pendant ces 30 heures de télévision. La tension dure jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche et que l’écran vire au bleu, le bleu pur du ciel australien qui nous renvoie à la scène finale du premier épisode, celle dans laquelle nous avions vu Nora âgée, amenant des colombes à une nonne, cette dernière lui demandant si elle connaissait un homme nommé Kevin.

Tout le reste de l’épisode se déroule donc dans ce monde, dont nous ignorons, au moins au début, s’il s’agit du monde où est allée Nora, d’un monde alternatif, purgatoire ou paradis, ou bien du monde réel, le monde post-Disparition des années après les événements qui nous ont occupés pendant ces trois saisons. Le doute ne dure cependant qu’un temps, jusqu’à l’arrivée de Kevin, qui vient voir Nora mais la considère comme une simple connaissance de Mappleton, et surtout jusqu’au coup de téléphone de Nora à Laurie. D’une part, on comprend que Laurie ne s’est pas suicidée (quel soulagement !), l’appel de sa fille et de son fils a sans doute pesé dans la balance lorsqu’elle était sous la surface. Ce dialogue éclaire également l’épisode puisque l’on se rend compte qu’il s’agit du monde réel et que Nora se cache en Australie, Laurie seule sachant qu’elle n’a pas disparu, qu’elle n’est pas morte.

Vient alors la longue séquence du mariage, le mariage de deux inconnus australiens, pour laquelle il faut saluer le jeu d’acteur de Justin Theroux. Kevin est à la fois heureux de voir Nora, son sourire en témoigne, mais il est aussi ému de la revoir enfin. La scène pendant laquelle ils dansent est d’une grande beauté, on comprend – et ils comprennent – qu’ils se retrouvent enfin. Kevin feint de ne pas la connaitre, et la jeune femme ne peut pas faire comme si la réapparition de l’homme qu’elle aime ne lui fait rien. Mais il faut encore quelques instants pour que les retrouvailles soient complètes, et pour qu’enfin soit expliquée cette longue période pendant laquelle les deux héros ont vieilli et ne se sont apparemment pas côtoyés. Il fallait que Nora sauve le bouc sur lequel ont été placé tous les péchés des invités, qu’elle sauve ce bouc-émissaire au sens propre du terme, et qu’elle endosse, elle-même, ces colliers symbolisant les péchés. Qu’elle comprenne aussi qu’elle ne pouvait trouver de bouc-émissaire et qu’elle devait enfin assumer, et tout dire à Kevin.

La scène de fin est alors une pure merveille de simplicité et d’émotion. La caméra principalement fixée sur le visage de Nora, la vérité nous est enfin révélée. Enfin, la vérité telle que Nora la conçoit. La jeune femme est bien passée de l’autre-coté, du coté des disparus. Elle a arpenté ce monde à la recherche de ses enfants, mais elle a compris deux choses, deux choses essentielles. La première est que de ce côté-là, ce n’est pas 2% de la population mondiale qui a disparu, mais 98%. Le monde est alors presque vide et donc bien plus difficile à vivre pour « eux » que pour « nous ». Pour « eux », « nous » sommes les disparus. Tout n’est qu’une question de perspective, de regard porté sur un événement. Mais l’Homme s’adapte, il se regroupe et reconstruit une vie, un quotidien. C’est la seconde chose que la jeune femme apprend, à savoir que ses enfants, même s’ils pensent peut-être – sans doute – encore à elle, ont refait leur vie, avec leur père et avec une autre femme. Par le petit nombre de disparus, ils avaient le droit et même l’obligation de refaire leur vie, d’avancer s’ils ne voulaient pas mourir dans un monde presque vide. Refaire sa vie, ce que Nora n’acceptait pas, malgré tout l’amour qu’elle avait pour Kevin. Elle s’est alors mise en tête de revenir dans son monde, celui dans lequel elle n’est pas un fantôme, mais où elle doit affronter ses propres fantômes. Elle a retrouvé le scientifique, qui a reconstruit une machine et l’a renvoyée ici. Sauf qu’il lui fallut encore des années, des années pendant lesquelles Kevin n’a cessé de la chercher, pour reprendre contact avec lui, par culpabilité de l’avoir abandonné, mais aussi par peur qu’il ne la croit pas. Ce à quoi ce dernier répond cette phrase magnifique : « Bien sûr que je te crois. Tu es ici ».

Cette scène finale est peut-être la plus forte de toute la série, et pourtant The Leftovers nous aura offert de nombreuses séquences émouvantes et puissantes. Mais ce face à face très simple entre ces deux personnages qui s’aiment, mais qui auront dû attendre des années avant de pouvoir enfin accepter d’être ensemble est tout simplement bouleversant. Le choix des scénaristes et réalisateurs de ne pas montrer (par des flash-sideways) son parcours dans l’au-delà est très judicieux. Là n’est pas l’important. Nora et Kevin sont les éléments importants ici, comme le fait qu’elle soit revenue et qu’ils soient enfin réunis. Les quelques notes de piano de Max Richter aident aussi à nous mettre les larmes aux yeux, mais ce sont les acteurs, Justin Theroux et Carrie Coon qui, derrière le maquillage et les fausses rides, parviennent à nous toucher au cœur. Une série se définit par son histoire, mais aussi par ses acteurs. The Leftovers a eu une histoire dont on pourra toujours discuter (et on va le faire), en revanche la qualité de son casting ne se discute pas.

La croyance est un thème majeur de cette série, un thème également au centre de cet ultime témoignage. J’ai lu que certains spectateurs ont pensé que Nora mentait tout du long, qu’il ne s’agissait que d’une histoire. En regardant l’épisode, je ne me suis jamais posé la question, trop capté que j’étais par l’émotion transmise par les deux acteurs. La jeune femme ment-elle à Kevin ? L’épisode est intitulé « The Book of Nora ». Est-elle, elle aussi, passée de l’autre côté, comme Kevin ? L’épisode est plein de références au mensonge, Kevin ment pendant de longues minutes, Matt acceptera de mentir si on lui demande où sa sœur est allée, Laurie ne ment pas mais ne dit rien, même la bonne sœur ment lorsque l’homme quitte sa chambre en pleine nuit. Nora ment-elle elle aussi ? Je répondrais : peut-être. Mais surtout qu’importe ? Il ne s’agit pour moi pas de savoir si ce qu’elle dit est vrai ou non, si elle a ouvert la bouche dans la capsule pour leur dire de tout arrêter ou pour prendre sa respiration, s’il s’agit d’un cheminement réel dans l’autre monde ou d’un cheminement psychologique pendant ces longues années de solitude. Il s’agit d’en apprécier les conséquences sur une personne, comment son choix, qui était de s’éloigner de ceux qu’elle aimait par culpabilité et par manque des disparus, a fait d’elle la personne qui est enfin prête à accepter la vie, la vie avec Kevin. Elle sait qu’elle a gâché une partie de leur histoire, qu’elle a perdu du temps puisqu’ils sont les deux dans la seconde moitié de leur vie. C’est pour cela qu’elle ne voulait pas revoir Kevin, lui dire qu’elle était revenue, par culpabilité. Mais c’est la force de ce final. Nous faisons des choix, il faut en accepter les conséquences et surtout savoir en tirer de quoi avancer. Tout simplement. Et c’est cette simplicité qui fait de ce final l’un des plus beaux de ceux qui m’ont été donnés de voir.

Pour conclure, et prendre la série avec un peu de recul, je ne peux m’empêcher de la relier à Lost et d’y voir l’autre face de la médaille. Damon Lindelof a ses thèmes de prédilection, la mort, l’absence, le manque, l’oubli, la Foi, la croyance. Tous sont dans Lost, traités avec plus ou moins de finesse, tous sont dans The Leftovers, traités avec une immense finesse et une intensité plus grande due à la plus grande densité de la série (28 épisodes, pas de remplissage, contre 121 et donc une impression plus diluée). Souvenons-nous que, lors de sa diffusion sur TF1, la chaîne avait donné un sous-titre à Lost. Elle lui avait adjoint « Les disparus ». Lost était aussi une histoire de disparition, nous donnant le point de vue des disparus, et nous laissant imaginer, par de simples aperçus, à travers Penny par exemple, la vie et la douleur de ceux qui restent. The Leftovers nous offre l’inverse. Elle nous offre justement le point de vue de ceux qui restent. Dans les deux cas, il faut reconstruire son monde, faire avec les gens qui sont là, même s’ils ne valent pas ceux qu’on a laissé là-bas ou ceux qui sont partis. Il faut avancer et vivre sa vie, lutter, souffrir, aimer et puis mourir. Dans les deux cas on a envie de retrouver l’ancien monde ou d’aller dans l’autre monde. Jack avait réussi à retrouver la vie réelle, mais son cri à la fin de la saison 3 « We have to go back ! », fait écho à ce que Nora a ressenti lorsqu’elle est entrée dans l’autre monde et a vu ses enfants qui avaient continué à vivre leur vie : « I needed to go back ». À la fin de Lost, tous les personnages se retrouvent, non pas avec leur famille d’avant l’île, mais avec leur nouvelle famille, celle créée sur l’île. À la fin de The Leftovers, les deux héros se retrouvent, non pas avec leur ancienne famille d’avant la Disparition, mais l’un l’autre, prêts maintenant à être une nouvelle famille, celle peut-être qu’on avait entre-aperçue à la fin de la saison 2. Longue vie alors à Kevin Garvey, longue vie à Nora Durst, et surtout merci, merci pour cette leçon de vie (et merci à vous de m’avoir lu !).

10/10

Bilan

Un final simple et beau pour une série complexe et belle, qui fera date dans l'histoire de la télévision.

4 Commentaires

  • Rooney
    Le 12/06/2017 à 19h29

    J'espère que ne pas être déçu quand je regarderais cette saison 3.
    Cette série est étrange: je n'arrive ni à l'aimer, ni à la détester. Pourtant je la regarde.
    J'ai entrepris de revoir l'intégralité de la série histoire de juger de la cohérence du tout.
    Je reviendrais voir le bilan plus tard.

  • Sofey
    Le 12/06/2017 à 21h04

    J'aime ta critique.
    Moi aussi je me suis laissée bercé par le final et ai trouvé la scène du bouc très intense, lorsqu'elle porte les péchés des invités du mariage pour sauver cette bête. On sent que c'est la qu'elle réalise beaucoup de chose. En effet, au début de l'épisode, on retrouve la même Nora, qui semble aigri et cynique vivant comme une reclue.
    Quand elle a évoqué son histoire, je me suis dis que ce n'était pas le plus important, mais plutot le cheminement qu'elle a fait. Après j'ai lu une autre critique qui disait qu'elle mentait et je pense que c'est le cas mais c'est pas le plus important, vraiment. Toute cette série a tourné autour de la manière de Nora de faire son deuil (entre autres bien sur) mais on a suivi sa survie tout au long de 3 saisons.Et je pense que c'est sa version pour passer à autre chose et cela fait le lien avec la saison 1 ou elle a répondu oui a la question du questionnaire qui demandait si elle pensait que sa famille était mieux la ou ils étaient ?!
    Bref c'est grandiose et bien plus fin que Lost !

  • llDeborall
    Le 21/06/2017 à 22h17

    Globalement, je suis d'accord avec ta critique mais, franchement, j'avoue être un poil déçue. Je m'attendais à un final grandiose comme lors des finals de la saison 1 et 2, et là, j'ai trouvé que ça manquait cruellement de dynamisme. Cependant, ma petite déception n'entache bien evidemment pas tout le bien que je pense de la série.

  • Toff63
    Le 21/10/2017 à 13h26

    Excellente analyse et épisode aussi simple que magnifique, avec 2 scènes sublimes, entre Matt et sa soeur et entre Kevin et Nora. Celles avec le bouc ou bien les colombes sont plus symboliques mais tout autant significatives et belles.

    J'ajouterais à ta critique un parallèle que tu n'as pas mentionné. Quand Nora parle de ses enfants dans l'autre monde, elle dit qu'ils sont heureux, et c'est exactement ce que Kevin disait à Matt dans la saison 1 à propos des siens mais dans le monde réel. Derrière cela, il y a aussi une histoire de parenté et de vouloir voir ses enfants être heureux avant de se soucier de soi-même.

    Enfin, j'aime beaucoup ton analyse sur la complémentarité entre Lost et The Leftovers, 2 séries qui réussissent le pari d'avoir beaucoup de points communs tout en étant très différentes. 10/10

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