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Fargo - Bilan saison 3

Bilan saison 3 © FX - 2017

Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libre (Jean 8, 32)

Voilà quelques mots qui pourraient très bien résumer cette troisième saison de Fargo, série créée par Noah Hawley, libre adaptation (en tout cas dans sa première saison) du film éponyme des frères Cohen sorti en 1996 au cinéma.

La première saison était une libre reprise du film. La deuxième saison partait d’un personnage et d’une anecdote mentionnée dans la première saison pour développer une intrigue mafieuse dans les années 70, ponctuée on s’en souviendra d’une apparition impromptue d’OVNI. La troisième saison, qui revient dans les années 2010, est bien plus ancrée dans la réalité, non seulement par la période dans laquelle elle prend place, mais par les thèmes qu’elle développe : la violence intrinsèque à l’homme (cela ne change pas), l’argent et la cupidité, et surtout la vérité. Avant d’aborder ces points, un rapide résumé de l’intrigue de la saison.

Fargo : A Story

Le fil central est la bataille que se mènent les deux frères Stussy, Emmit et Ray (les deux joués par un Ewan McGregor vraiment très bon dans les deux rôles). Le premier est le plus grand gestionnaire de parking du Minnesota et a réussi en arnaquant son frère dans leur jeunesse. Le second est officier de police, chargé du suivi de criminels en liberté conditionnelle. L’un est riche et incarne la réussite à l’américaine, partant de rien et construisant un empire, le second est un pauvre homme, dont la vie n’est illuminée que par l’amour que lui porte la jeune Nikki Swango (époustouflante Marie Elizabeth Winstead, qui crève l’écran et vole littéralement chaque scène à ses partenaires), arnaqueuse extrêmement intelligente prête à tout pour que son homme retrouve la place qui lui est due. L’opposition entre les deux frères est donc l’élément central autour duquel gravitent, puis dans lequel s’insèrent les autres intrigues et personnages de la saison. Les vagues engendrées par cette querelle viennent rapidement éclabousser d’autres personnages plus ou moins innocents. C’est le cas de Gloria Burgle, officier de police elle aussi qui mène l’enquête sur la mort de son beau-père, également appelé Stussy, victime collatérale de l’amateurisme de Ray. C’est le cas enfin de V.M. Varga, le grand méchant de la saison, dont je vais avoir largement le loisir de parler ci-après.

On ne change pas une équipe qui gagne, ni une recette qui a du goût, et cette saison 3 de Fargo garde les mêmes ingrédients que le film et que les deux premières. Fargo, c’est tout d’abord une tragédie au pays des idiots. La plupart des personnages (les frères Stussy, mais également Sy, et c’était le cas de Lester Nygaard en saison 1 ou de Peggy et Ed Blumquist en saison 2), se retrouvent pris au piège de leurs choix, de leur bêtise et/ou de leur hybris. Ce ne sont pas des méchant – quoi qu’il leur arrive de faire du mal, voire de tuer -, ce sont des idiots, pris dans la roue du destin. Durant l'Antiquité, on appelait cela le fatum, cette forme de fatalité, le doigt dans l’engrenage qui ne vous libère jamais complètement de vos actes, vous les fait payer, et aboutit, pour ces personnages, à une fin tragique. Nikki Swango fait partie de ce groupe de personnages, bien qu’elle soit beaucoup plus intelligente. Ses actes, immoraux, même si le personnage devient l’un des favoris des téléspectateurs au fil des épisodes, la pousse à en assumer les conséquences et à faire face à son destin et à la mort. Face à eux, on retrouve deux autres sortes de personnages : le bien, incarné par l’officier de police, Gloria Burgle (Carrie Coon, très juste quoique moins impressionnante car plus en retrait que dans The Leftovers), cœur pur et qui sent que quelque chose ne tourne pas rond. Et le mal, jadis incarné par Lorne Malvo, ici par V.M. Varga (David Thewlis, génialement glaçant en grand méchant de la saison), anglais louche et boulimique, maitre des finances internationales et surtout, de la vérité.

On retrouve aussi à la fois l’humour et la violence des deux premières saisons et plus généralement des films des frères Cohen. Voir ces idiots se débattre dans les fils du destin a un côté amusant et le comique de dialogue ou de situation est toujours au rendez-vous. C’est donc aussi le cas de la violence, violence psychologique lorsque Varga fait pression sur Emmit ou Sy, violence physique lorsque ses acolytes tuent à tour de bras. La scène de poursuite dans la forêt, pendant une grande partie de l’épisode 7, est sur ce point admirable. Elle rappelle d’ailleurs un épisode mythique des Sopranos, Pine Barrens, réalisé par Steve Buscemi, qui a joué dans le film Fargo (la boucle est bouclée).

Fargo nous offre également ce soupçon de surnaturel qui donne tout son charme et cette atmosphère si particulière à la série. Les éléments que l’on pourrait voir comme des coïncidences et qui feraient alors perdre de la force au scenario n’en sont pas, il s’agit bien de cette petite intervention du Destin, le deus ex machina qui empêche les personnages de sortir de la route qu’ils se sont tracés, qu’elle soit bonne ou mauvaise (ou les deux à la fois). Les apparitions de Ray Wise, donnant une touche très twinpeaksienne, vont dans ce sens. C’est lui qui oriente Gloria dans le bon sens dans le très bel épisode 3 tourné à Los Angeles, c’est lui qui aide Nickie et précipite la fin de Yuri dans la salle de bowling lors de l’épisode 7. Ce flirt de Fargo avec le surnaturel (pensons aux OVNI de la saison dernière) pourrait faire l’objet d’un texte entier. De même, l’épisode 3, bottle épisode qui revient sur le passé de Ennis Stussy alors qu’on sait qu’il n’a, en soit, pas d’importance dans l’intrigue globale, pourrait aussi faire l’objet d’une critique seule. Mais j’ai décidé de me pencher quelque peu sur le personnage qui est pour moi LE méchant de cette saison télévisuelle, à savoir V.M. Varga, et de réfléchir à son rapport, et à celui de la série, à la vérité.

Fargo : A True Story

Fargo est une histoire vraie. Fargo est une histoire vraie vraiment ? Fargo est une histoire, vraiment.

Dans le film original, les frères Cohen s’amusaient déjà de cette phrase liminaire présentant l’histoire racontée comme une histoire vraie, une histoire vraie mais dont les noms ont été changés, c’est-à-dire une histoire déjà plus tout à fait vraie. Dans la manière dont elle traite de la vérité, la saison 3 de Fargo est peut-être la première série marquée par le début de mandat de Donald Trump et la mise au centre de la réflexion collective des faits alternatives et de la post-vérité. Cela ce n’est pas moi qui le dit mais bien le créateur, Noah Hawley, qui le revendique.

En effet, cette saison 3 joue bien plus sur ce thème que les deux premières, et ce notamment par l’introduction de V.M. Varga. Dans l’introduction de l’épisode 4, une introduction absolument magistrale qui reprend la présentation de Pierre et le loup, Varga est comparé au loup. Il est un personnage fabuleux, au sens propre du terme c’est-à-dire digne d’une fable, digne des loups peuplant les comptes pour enfants. Sauf qu’ici il s’agit d’une fable pour adultes.

Varga est l’incarnation de la société actuelle et ce à plusieurs égards. Il est le capitalisme dans son acception la plus détestable, c’est-à-dire le système financier qui ne cherche qu’à augmenter les profits, qu’à faire plus d’argent, à amasser (il est boulimique) sans pour autant l’utiliser ni en bien ni en mal (il est quelconque, ne porte pas de vêtements chers, ne va pas dans les hôtels les plus luxueux) mais pour le faire fructifier toujours plus. L’accumulation de biens, voilà l’objectif. En cela, il est prêt à exploiter n’importe qui et à se servir des erreurs d’autrui (c’est comme cela qu’il met la main sur Emmit), quitte à user de la violence si besoin, jamais directement, mais par ses sbires. Le capitalisme a les mains pures mais il n’a pas de main, pour détourner une citation de Charles Péguy. Un méchant qui n’est donc pas un tueur à gage, ni un membre de la mafia, mais un parasite du système.

Varga est aussi la vérité, ou plutôt, une vérité puisque, dans notre société, la distinction se doit d'être faite. C’est sans doute cela qui le rend le plus dangereux, sa capacité à faire douter ses interlocuteurs pour les utiliser à sa guise. Son entreprise de destruction d’Emmit, de la confiance de ce dernier en Sy notamment, est lente mais implacable. Il s’immisce dans l’esprit des gens jusqu’à les faire douter de leurs propres actes. Varga est presque une entité surnaturelle lui-aussi (à un moment il dit à Emmit qu’on ne le remarque jamais, si bien que peut-être il n’existe peut-être pas en réalité), capable de jouer avec la vérité et les faits, qui deviennent deux choses différentes dans sa bouche. Les faits sont vrais, mais cela n’en fait pas LA vérité. Et les faits sont brutaux. C’est le cas dans les deux scènes qui ouvrent et closent la saison et qui sont à regarder en miroir. Dans la première, l’interrogateur est-allemand présente des faits bruts, qui doivent être expliqués, quitte à ce qu’ils le soient par un raisonnement par l’absurde. Le pauvre homme interrogé dit vrai, mais les faits (ici de manière absurde et exagérée, comme c’était le cas dans les dictatures) vont contre lui. En ce qui concerne la dernière scène, c’est l’inverse. Gloria interroge, elle dit vrai, mais les faits, manipulés, altérés par Varga, vont contre elle.

Toute la saison pose la question du degré d’interprétation des faits, du danger de trop les interpréter mais aussi de leur brutalité lorsqu’ils sont pris bruts, tels quels, et qu’ils ne sont pas interprétés du tout. Jusqu’à la fin, Varga joue avec Gloria, qualifiant le passé d’imprévisible : : « le passé est imprévisible, qui peut dire avec certitude ce qui est arrivé, réellement arrivé, et ce qui n’est simplement que rumeur, opinion, désinformation ? On voit ce que l’on croit, et non l’inverse. » Il tente à nouveau de la faire douter, de lui faire croire que son opinion n’est qu’opinion, alors que lui a les faits (altérés) en sa faveur. Mais Gloria est un cœur pur, comme Molly Solverson dans la saison 1, elle sait qu’elle a raison et qu’elle dit vrai. Mais cela ne veut pas dire qu’elle va obtenir gain de cause. Au contraire à mon avis. Dans une fin digne d’une pièce de Beckett, dans laquelle les deux personnages attendent, il nous est laissé le choix de ce qui arrivera ensuite. Pour moi, le parallèle entre la première et la dernière scène de la saison doit aller jusqu’à la défaite du « gentil ». Le pauvre allemand faussement accusé a sans doute fini en prison et je pense que Gloria devra laisser partir Varga.

« Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libre ». Non, bien au contraire, cela n’est plus de rigueur. Cette phrase est morale, alors qu’on est dans le domaine du politique et du financier, donc de l'immoral. De là à dire que les États-Unis d’aujourd’hui, et globalement le monde occidental dans son ensemble, donne raison à ceux qui jouent avec la vérité comme le faisait jadis les dictatures, les communistes et les autres, il n’y a qu’un pas, qu’à mon tour, je vous laisse le soin de faire, ou non.

8/10

Bilan

Une saison 3 de Fargo peut-être un peu moins immédiatement appréciable que les deux précédentes, mais d'une intelligence redoutable, et parfaitement en adéquation avec de nombreuses problématiques actuelles.

1 Commentaire

  • TedMosby
    Le 02/07/2017 à 00h00

    J'ai beaucoup plus apprécié cette saison 3 que la deuxième (un ovni!! sérieux quoi) et David Thewlis est phénoménal dans le rôle de V.M. Varga!! Quelques épisodes magnifiquement mis en scène aussi comme notamment celui avec les orchestrations de Pierre et le Loup et l'épisode 3 avec sa partie en dessin animé. Bref pour moi Excellent saison, si pas la meilleure jusqu'à présent.

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