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Atlanta - 2x8 : Woods

2x8 : Woods © FX - 2018

Attention : vous devez avoir vu l’épisode avant de lire cette critique.

Dire qu’Atlanta sait surprendre est un euphémisme. Et ce huitième épisode ne déroge à la règle puisque la série parvient encore une fois à nous retourner le cerveau grâce à son savant mélange de subtilité et de subjectivité. Woods n’est clairement pas un épisode comme les autres, « encore un » me direz-vous. Explications.

Dans la fiction comme dans l’art en général, et ce quel que soit sa forme, il est d’usage de plus ou moins dissimuler une interprétation supplémentaire de ce qu’on le voit au premier abord. Ce peut être un message caché, un clin d’oeil personnel, un hommage ou bien même une explication complètement différente. Atlanta s’est toujours amusée à cacher des références plus ou moins obscures et à brouiller les pistes sur la véracité ou non de ce qu’elle montre.

Cette semaine, Woods affiche clairement deux niveaux de lecture. On suit l’agression d’Alfred puis sa fuite à travers les bois où il se perd pendant une journée entière. Ce premier niveau de lecture, quand bien même il reste sujet à interprétation à propos des événements du bois, offre une intrigue compréhensible sans qu’on ait besoin de chercher plus loin pour la saisir. Je vais directement m’attaquer au second niveau de lecture qui donne une certaine ampleur à cette intrigue somme toute classique grâce à une clé de compréhension.

Et celle-ci se trouve dans la scène d’introduction. Alfred flemmarde sur son canapé alors que sa mère fait son apparition et se met à ranger le bazar ambiant tout en maugréant contre les mauvaises manières de son fils. Les plus assidus d’Atlanta auront rapidement fait le lien : la mère du personnage est décédée et cette apparition fantomatique en est un rappel déchirant. Un peu plus tard, Alfred est réveillé par son téléphone. Avant de décrocher, il commence par regarder en direction de l’apparition un peu comme s’il avait imaginé sa mère réellement débarquer à l’improviste pour la énième fois et faire le ménage. Mais la pièce reste définitivement silencieuse. Au téléphone, Earn s’inquiète de l’humeur de son cousin en cette journée qui, on le comprend, est très spéciale pour lui : il s’agit de l’anniversaire de la mort de sa maman. Darius lui aussi s’inquiète mais son naturel revient très vite au galop puisqu’il concocte une recette de pâtes fraîches tout droite sortie de ses rêves et pour laquelle il utilise...ses pieds ! Peu étonnant de la part du personnage qui se distingue par sa capacité à constamment planer.

Il est déjà midi quand Al’ débute sa journée. Il sort avec Sierra (Angela Wildflower) , la fille qu’il fréquente en ce moment. Affecté par cette journée particulière, le jeune homme se laisse embarquer sans réelle envie. Sierra tente tant bien que mal de briser la glace et se fait sèchement rabrouer. Les deux séquences suivantes, sans grand intérêt au premier abord, recèlent un questionnement qui touche au cœur de l’intrigue de cette saison à savoir comment Alfred gère sa notoriété.

Sierra - qui elle même possède sa petite célébrité – semble bien décidée à écraser le côté « normal » auquel le rappeur tient. En effet, sous son image de bad boy se cache quelqu’un de profondément gentil. Mais boutiques de luxe et soins cosmétiques à la mode n’y feront rien, Alfred campant férocement sur ses positions. La jeune femme enchaîne les humiliations concernant tantôt le look « ghetto » du rappeur ou son manque d’implication sur les réseaux sociaux. Un thème largement traité cette saison qui fait passer Earn pour un manager de la vieille école qui ne conclut pas encore de partenariat avec des marques. En filigrane, le personnage de Sierra qui illustre la célébrité 2.0 est également dépeint avec les mauvais côtés de celle-ci : malgré une vie publique enviée par ses fans, elle confie se sentir isolée et avoue par la même occasion le caractère vénal de sa relation avec Al’. Pire, elle cultive même une espèce de vengeance envers les « Blancs » avec le pouvoir qu’elle a acquis grâce à l’argent en ne respectant pas le personnel des magasins par exemple. Une autre addition à ce nuancier du racisme, certainement pas binaire, qu’Atlanta complète au fur et à mesure de son existence.

Alfred décide de couper court au chantage de Sierra qui faisait le forcing pour afficher le rappeur sur Instagram. Dès lors, cette journée particulière le sera encore plus pour lui qui se retrouve seul dans East Point, banlieue à la gloire musicale passée internationalement connue dans les années 90. Woods débute alors son deuxième acte, rappelant qu’en ce 9 Janvier, la « Robbin’ Season » n’est pas encore terminée. En n’assumant pas réellement sa notoriété, Alfred oublie que celle-ci apporte aussi son lot d’inconvénients qu’il faut malgré tout gérer. Seul et à pieds dans une zone peu fréquentée, le rappeur tombe sur un groupe de trois jeunes qui le reconnaissent. Généralement, ses fans ont plutôt été des pots de colles avides de selfies ou d’un coup de pouce dans le milieu du rap. En quelques secondes d’un flottement malaisant, l’action prend une tournure plus sombre. Réalisant qu’ils ont devant eux une célébrité, donc quelqu’un de présumé riche, le groupe en profite pour violemment agresser le rappeur et lui voler ses bijoux. Menacé par une arme, Alfred fuit à travers un bois.

Bien qu’il offre une possibilité de fuite inespérée pour le rappeur, le bois se révèle être un lieu malsain entre brume et cadavre de cerf éventré. Une fois la menace écartée, Alfred s’enfonce et finit par tourner en rond tout en cédant à la paranoïa en entend bruits et voix. Il finit par tomber sur un SDF psychologiquement instable avant de s’en débarrasser. A la nuit tombée, le seul occupant des lieux fait son grand retour et distille quelques sages paroles entre quelques fulgurances de folie. Face au manque d’écoute du rappeur, il finit par le menacer, le forçant ainsi à affronter ses propres démons. Vous l’aurez compris, c’est un véritable rite initiatique que vit ici Alfred, la série laissant planer le doute sur la vraie nature des événements entre possible réalité ou hallucination.

En larmes et face à lui-même, il prend de nouveau la fuite et sort du bois par hasard, mettant fin à cette initiation express. Hagard, planté sur le parking de la station service sur lequel il vient de débouler, le jeune homme reprend ses esprits et rit nerveusement comme soulagé d’avoir survécu à ces bois. Dans la supérette, il nous prouve qu’il a décider se mettre au pas et de changer malgré lui. Alors qu’un adolescent blanc l’aborde après l’avoir reconnu, il accepte volontiers quelques selfies, exhibant par la même occasion ses légères blessures en signe d’acceptation de ce qui vient d’arriver. Une manière violente, puis poétique, pour la série d’illustrer l’expression « marche ou crève » avec ce thème du changement qu’il soit volontaire ou non.

On l’aura compris, cette séquence aide le personnage à correctement faire son deuil et lui impose une réflexion sur sa nouvelle vie. Mais le générique de fin révèle à son tour une information capitale qui va bousculer les vingt-cinq minutes qui viennent de s’écouler en leur donnant une toute autre perspective. C’est ici que le second niveau de lecture que j’ai évoqué prend tout son sens. Woods est dédié à Willow Kearse-Rice, qui n’est autre que la mère de Brian Tyree Henri l’interprète d’Alfred. Il n’en faut pas plus pour faire le parallèle entre le drame commun vécu par le personnage et le comédien. La mère de ce dernier est décédée dans un accident de voiture peu après la fin de la première saison d’Atlanta. Sans rien dévoiler, Stefani Robinson qui signe cet épisode décide d’en faire un hommage.

Brian Tyree Henri prévient la production : si un jour un tel épisode devait voir le jour, il faudra composer avec son chagrin. Ce à quoi le réalisateur Hiro Murai a prêté une attention particulière. Par exemple, il a accepté que l’acteur ne rencontre jamais la comédienne Dianne Sellers qui joue l’apparition de sa mère de fiction. Une certaine humilité marque le tournage de cet épisode particulier qui s’avérera une épreuve singulière pour Brian Tyree Henri. Cette perte qui a eu lieu alors que sa carrière décollait colle parfaitement avec la destinée de son personnage. Au même titre que lui, le comédien aura appris à avancer dans son deuil et à apaiser sa peine.

Woods n’est pas parfait malgré l’histoire de son existence. La faute à un premier niveau de lecture qui ne facilite pas vraiment l’ouverture vers la vraie nature profonde de l’épisode de part notamment sa forte subjectivité. Un constat d’autant plus flagrant après un second visionnage une fois qu’on a pris connaissance du drame personnel de Brian Tyree Henri. Je regrette également la construction générale de l’épisode où le rite initiatique ne prend qu’un petit tiers. Quand bien même cette recherche sur la célébrité était intéressante, je l’aurai certainement placée ailleurs dans la saison pour mieux développer cette facette plus personnelle d’Alfred.

On est loin de la réflexion universelle de Teddy Perkins à travers son atmosphère pesante. Aussi intime et profond qu’il est, Woods parle à tous. Dénué de toute gravité et d’empathie forcée, l’épisode permet à la série d’élever son personnage au même titre qu’elle rend un hommage vibrant emprunt d’humilité à son interprète. Nul besoin de violons ou de grosses ficelles pour figurer quoi que ce soit. Woods tombe remarquablement sous le sens.

8/10

Bilan

De part son histoire particulière, ce huitième épisode frappe par sa profondeur et son humilité au service d’une réflexion personnelle qui parle à tous.

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