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Dracula (2019) - Bilan saison 1

Bilan saison 1 © 2020 - Netflix

Attention, il faut avoir vu l'intégralité de la saison avant de lire le bilan. Spoilers !

Nombreuses furent les adaptations du roman épistolaire de Bram Stoker, Dracula. Mythe fascinant sur la vie, la mort, l'immortalité et la quête identitaire, Dracula a vu les plus grands cinéastes du siècle précèdent s'attarder sur sa légende. Parmi les plus connues :
- Nosferatu de Friedrich Murnau (1922).
- Dracula de John Badham (1979) - dont on perçoit quelques traits communs avec le Dracula made in Netflix, notamment sur l'intrigue (avec ses variantes) et sur l'aspect du Comte, qualifié de « sensuel » et « distingué ». Là où cette œuvre est marquante, c'est surtout dans sa représentation historique et son pamphlet de l'Angleterre des années 1910. Le réalisateur John Badham avait volontairement accentué un décalage entre une Angleterre moderne et les valeurs passéistes du Comte Dracula. Une idée que reprendra Steven Moffat.
- Dracula de Francis Ford Coppola (1992). Sûrement l'adaptation la plus controversée à cause de ses nombreuses libertés avec le roman, mais d'une technicité incroyable.

N'ayant pas relu l’œuvre de Bram Stoker depuis que je l'ai étudiée au lycée, je ne ferais pas de comparaison entre le roman et cette nouvelle adaptation signée Steven Moffat et Mark Gatiss.

Dracula, épisode 1: Folie & Conflit

1897. Jonathan Harker, clerc de notaire, débarque en Transylvanie chez le Comte Dracula. Persuadé d'être là pour une banale signature notariale, le jeune homme découvre la vérité sur sa venue et les véritables intentions de Dracula.
Harker est la viande fraîche, la proie. Dracula, le chasseur.


Premier constat, les créateurs de la série rentrent directement dans le vif du sujet, avec l'arrivée de Jonathan Harker en Transylvanie. Le spectateur connaît le mythe de Dracula et ses personnages, nul besoin donc de ressasser tout cela dans de grandes scènes introductives qui sont, pour la plupart, d'un ennui mortel. Tout s'enchaîne assez rapidement dans les premières minutes du show et nous mène à ce qui nous intéresse réellement : le piège tendu par Dracula à Jonathan Harker mais également la manière dont Steven Moffat et Mark Gatiss vont se débrouiller pour éviter le piège de la redite. L'accroche de la série étant « Du sang neuf pour la légende », l'attente est d'autant plus grande.

Contraint de rester en Transylavnie aux côtés de Dracula pour les mois à venir, Jonathan Harker va commencer l'exploration du château dans lequel il est retenu prisonnier, et devoir trouver une issue pour s'échapper.
Cette immersion au sein même du château de Dracula est la première étape d'un processus habile de manipulation. L'épuisement physique (lié à l'exploration et aux recherches intensives) et l'épuisement mental (lié aux cauchemars et aux manipulations du Comte sur les soit disant hallucinations de Jonathan) entraînent ce dernier à lentement perdre pied et à basculer dans la folie. Sa transformation physique, le dépérissement de son corps, sont aussi des vecteurs d'une extrême fatigue qui conduisent inexorablement, eux aussi, à l'aliénation. Dracula semble gagner la partie.

La descente aux enfers de Harker est retranscrite au travers un montage épileptique et une succession de plans dynamiques, où le clerc de notaire déambule dans des couloirs étroits, découvre des salles étranges et fréquente des créatures aux allures effrayantes. Une mise en scène exigeante, tourbillonnantes, cauchemardesques, où le sentiment d'enfermement et la démence qui émanent de ces incessantes explorations et de sa transformation physique sont éprouvantes, à la fois pour Harker mais aussi pour nous, spectateurs.
La mort est partout, elle rôde et, les créateurs de Dracula réussissent à entraîner son public vers cette fin fatidique, de façon très subtile et avec une redoutable malignité.
Toutefois, Harker est conscient que sa psychée est atteinte. Il sait qu'il va mourir, mais comment ? Ce sont dans les derniers moments d'une vie que l'on retrouve assez de lucidité, que l'on puise suffisamment de force et d'énergie, pour un dernier acte héroïque. Jonathan Harker choisira en effet l'héroïsme au pathos, par deux fois.
- A genoux face au Comte, ce dernier reprend peu à peu le dessus, en même temps que la caméra suit son « redressement ». Un moment intense, au plus proche des personnages et lorsque que les deux hommes se retrouvent face à face, l’inéluctable se produit. Sans concession, avec brutalité, le Comte Dracula lui brise la nuque. Un geste inattendu, qui surprend.
- Puis, par le suicide.

Le repos, on va le trouver dans les scènes où Harker confie son histoire à la sœur Van Helsing, un répit bienvenue (et ne casse jamais le rythme de l'épisode), mais de courte durée, comme si Moffat et Gatiss jouaient avec nos nerfs, torturaient notre esprit pour ressentir ce que peut ressentir le personnage de Harker : une folie omniprésente et oppressante.
Par ailleurs, il y a un parallèle intéressant à faire entre les scènes au château et celles au couvent. En effet, la progression est la même, le basculement de Harker est identique, comme s'il ne pouvait échapper à son destin. A l'instant où il découvre que le manuscrit qu'il a écrit est composé d'une seule et unique phrase, Harker rechute. Néanmoins, c'est en retraçant sa propre histoire qu'une deuxième prise de conscience s'opère et qu'il fera face avec bravoure à une situation déplorable. L'issue restera toutefois la même : la mort. Dans un nouvel acte héroïque (le quatrième), il choisira une nouvelle fois le suicide. Et si la première est héroïque, la seconde est stupide. En voulant s'affranchir de la vie, il laisse Dracula aux mains de sa bien-aimée.

La deuxième partie de l'épisode 1 est tout aussi puissante et nous offre la première confrontation entre Dracula et Van Helsing, au travers d'une joute verbale passionnante, violente, saignante. Elle vient mettre en lumière (jeu de mots) les nombreux conflits intérieurs auxquels doit faire face le Comte Dracula. Les questionnements de Van Helsing à son sujet sont pertinents, logiques et, il est vrai que nous nous sommes vraiment jamais interrogés sur les caractéristiques du vampire :
- Pourquoi a-t-il peur du soleil ?
- Pourquoi a-t-il peur de la Croix de Jésus-Christ ?
- Pourquoi doit-on l'inviter à rentrer dans un endroit ?
En somme, les règles de la bête. Autant de questions légitimes, qui parsèmeront la mini-série et sur lesquels nous attendons alors une réponse. Et cette réponse, elle sera étonnante (voir partie 3).

Ce premier épisode, efficace, propose une structure narrative peu conventionnelle mais brillante, rythmée par des rebondissements assez inattendus (la révélation Van Helsing et Nina, le manuscrit de Harker, la transformation de Jonathan, etc...), lesquels sont des atouts majeurs de la narration.

Dracula, épisode 2 : Dracula en mode Hercule Poirot

A bord du Démenter direction l'Angleterre, Dracula ne peut retenir sa soif. Débute alors une série de meurtres, où la crainte des forces du mal transformeront le voyage des passagers en enfer.

Une des qualités principales de la série réside dans sa narration en trois actes. Chaque épisode se situe dans un lieu différent et possède un thème bien défini (horreur, thriller, policier/espionnage). Pour ce second épisode, intitulé, Vaisseau Sanguin, Steven Moffat et Mark Gatiss ont choisi le huis-clos à la manière d'un polar d'Agatha Christie. Les créateurs en reprennent même certains codes. Ainsi, on nous présente une galerie de personnages de classes sociales différentes, d’ethnies différentes, aux parcours aussi banals que troubles et aux intentions parfois floues et mystérieuses. Un « whodunit » dont on connaît dès le départ du navire l'identité, mais qui arrive malgré tout à surprendre. En effet, les créateurs vont utiliser une multitude d'astuces scénaristiques, afin d'inoculer assez de tension à une intrigue qui aurait rapidement pu tourner en rond et, où le seul attrait aurait été de voir Dracula dévorer les passagers du Démenter, les uns après les autres.
Dracula qui s'impose en « inspecteur », ses diverses manipulations, ses retrouvailles avec la vieille héritière, les secrets de la chambre 9, les confrontations entre Dracula et Van Helsing, sont autant d'éléments qui contribuent à la tension qu'insufflent les scénaristes à leur huis-clos.

Un second épisode extrêmement maîtrisé, aussi bien dans sa structure narrative que dans sa composition scénique, aux airs hitchcockienne. La révélation inattendue du protagoniste chambre 9 ou le redoutable cliffhanger de fin sont la preuve d'une grande habileté scénaristique.
Quant à la photographie, elle immerge littéralement le spectateur dans la brume, où déambulent le désespoir et la mort. Une immersion au cœur de l'enfer .

Dracula, épisode 3: Déconstruire le mythe

Après un sommeil de près de 120 ans, Dracula se réveille dans l'Angleterre de l'année 2020. Il découvre un monde changé mais amusant, qui sera donc son nouveau terrain de jeu.

Steven Moffat adore replacer ses héros dans des époques modernes. Il n'était donc pas étonnant que Dracula soit à son tour confronté au XXIème siècle, à son abondante technologie et à ses nouvelles règles.
A travers le personnage de Dracula, Moffat profite pour faire un pamphlet, sa critique du monde moderne. On pourra y déterminer trois axes : les richesses, les droits des Hommes, les dangers de la technologie.

. Richesse

« […] Vous avez bien du personnel de maison, vous êtes de toute évidence incroyablement fortunés. […] Oui, regardez donc tout ce que vous avez ici. Votre demeure abonde de nourritures, il y a la grande boîte à image, sans oublier la machine dehors que Bob appelle une voiture. [ …] Mais cette demeure est une véritable caverne d'ali-baba. […] Cela fait 400 ans que je suis aristocrate, j'ai vécu dans des châteaux et des manoirs somptueux, côtoyé les classes les plus nanties et jamais, jamais je ne m'étais retrouvé dans une pièce avec autant de richesses. Vous vivez dans l'opulence. Parmi les rois, les reines ou encore les empereurs que j'ai pu connaître ou dévorer, aucun n'aurait voulu ressortir de cette pièce après y avoir pénétré. Je savais que le futur réserverait à l'homme des merveilles mais, je ne savais pas qu'elles deviendraient banales. » Dracula.

Cet état des lieux de Dracula sur une maison d'une famille de classe moyenne est assez amusante, tout comme la comparaison entre le salon/cuisine de Caitlin et celle d'un château. Il est vrai qu'un château ou même un manoir regorgent pour la plupart de grandes galeries vides, d'immenses pièces à vivre, où les œuvres d'art comblent un mobilier des plus sommaires (un lit, une commode, une table et un bureau). Le minimum, en somme. Force est de constater qu'aujourd'hui, même une personne de classe moyenne possède tout un tas d'objets parfois inutiles, high-tech et a accès à des richesses que certains nous envient (accès à l'eau potable, aux divertissements sur des écrans plats, moyen de locomotion personnel, rangement à nourriture, etc...). Loin de moi l'idée de dire que les personnes pauvres vivent dans le luxe, cela serait totalement déplacé, mais comme le dit Dracula, la banalité de la consommation du XXIème siècle touche toutes les classes, au point que même les classes populaires détiennent des objets que même les riches possèdent (téléphone high-tech, écran plasma, frigo, etc...). Ici, c'est la surconsommation qui est mise en évidence et la facilité avec laquelle tout le monde peut y avoir accès.

. Les droits des Hommes

Helsing :Vous dormiez pendant l'émergence des droits des femmes ?
Dracula : Le droit des quoi ? Le droit des femmes ?
Helsing : Vous vous y habituerez.
Dracula : Non, non, je vous en prie, expliquez-moi. J'ai loupé un siècle tout entier, qu'est-ce que... des droits ? Personne n'a de droits. Les hommes, les femmes, ni les monstres n'ont de droits. Ce n'est qu'une chimère absurde.
Helsing : On appelle ça, la civilisation.


Si on regrettera une réflexion plus poussée sur les droits qui régissent notre civilisation, il y a en dans cette tirade une petite morale à retirer. Si la société est régie par des droits démocratiques qui garantissent la liberté et l'égalité de toutes et de tous, ont-elles été écrites pour nous protéger ou pour nous mieux nous contrôler ? En effet, dès lors que l'on impose des lois, aussi belles soient-elles, ne sommes-nous pas en dictature ? Sous la beauté de certaines lois, n'y a t'il pas des intérêts plus obscurs ? Sans rentrer dans de quelconques théories du complot, on sait aujourd'hui que des lois sont parfois votées contre l'intérêt général, mais pour le bien commun d'un petit groupe d'élite.

. Les dangers de la technologie

En plaçant Dracula au sein d'une société moderne où tout est possible, Steven Moffat et Mark Gatiss en profitent pour faire de la prévention. Lorsque Dracula sélectionne ses proies, on le voit faire son choix sur une application de rencontres. On ne va pas épiloguer mille ans sur la dangerosité des réseaux sociaux cependant, il est toujours bon de rappeler à chacun de faire attention aux personnes qui se cachent derrière un « profil ».

Le vampire: un mythe broyé

Mais l'intérêt de cet épisode réside dans la déconstruction du mythe du vampire. Lors de la confrontation finale entre Van Helsing et le Comte Dracula, Moffat brise toute la mythologie du vampire et lie ses peurs (soleil, croix etc...) à ses craintes humaines.
Finalement, il n'est qu'un être humain, immortel certes, mais un humain malgré tout, avec ses obsessions, ses doutes, ses peurs et... sa crainte de la Mort. L'humain rêve d'immortalité car il a peur de la mort. Ce n'est pas pour transcender sa condition physique, il ne s'agit là que de narcissisme. Se placer au-dessus de Dieu et, vivre éternellement pour être Dieu. Mais la mort fait partie de la vie. Lorsque Dracula prend conscience qu'il n'a forgé sa légende que dans la honte, ses peurs s'envolent et il accepte enfin la beauté de la mort.

Il est aussi intéressant de souligner comment les peurs atteignent la psychologie humaine, au point qu'elles forgent de nouvelles peurs dans lesquelles ont se complait. Des peurs qui, dans ce cas précis, modèlent une légende. Légende qui elle-même, créait des peurs au sein d'une population.
Un cercle vicieux que Van Helsing rompt avec brio.

Le violet

Le visuel est également très alléchant. Chaque épisode à sa propre patte visuelle, mais cet ultime épisode m'a rappelé l'étalonnage de la série Jessica Jones. L'omniprésence du violet possède les mêmes caractéristiques que pour les apparitions de Killgrave.

Le violet émane une aura de mystère et est lié à la transcendance, symbolise depuis tout temps le monde de la mort, de la spiritualité et de la religion. Des thèmes qui parsèment la série Dracula.
En psychologie des couleurs, le violet est lié aux besoins de protection, d'orientation, de trouver un sens. Ce que Jessica Jones et Lucy, la jeune femme sous l'emprise de Dracula, cherchent désespérément : un but à leur vie. Mais il n'y a pas que Lucy. Si vous prêtez attention, le violet se cramponne aussi sur les visages de Helsing, de Harker et même du Comte Dracula. Chacun s'efforce de se protéger du monde qui l'entoure, cherche un but à son existence ou des objectifs à accomplir (vaincre le cancer, dominer le monde, etc...).

Le violet n'est donc pas une couleur qui a été choisie par hasard. Elle interroge les personnages (et même l'Humanité) sur ce qu'ils sont, sur ce qu'ils désirent.
Son omniprésence dans cet épisode est écrasante, pesante, elle rappelle en permanence le poids d'une société dans laquelle la mort est présente à chaque coin de rue, que la religion guide la plupart de nos actes, que notre besoin de trouver un sens à notre vie détermine nos choix, tandis que le monde nous impose perpétuellement ses codes, sa normalité. Que notre liberté est mise à mal.

Lors de la scène finale, dans l'appartement de Dracula, trois couleurs émergent : le violet, le bleu turquoise et le jaune.
En résumé :
- Le violet, qui souligne la spiritualité des échanges entre les protagonistes, notamment à propos de la Mort.
- Le bleu turquoise, qui associe les besoins d'évolution et de transformation (Lucy, Helsing et Dracula).
- Le jaune.
Dans la symbolique des couleurs, le jaune représente « l'éveil de sa conscience » (Dracula prend conscience de sa honte, qu'il avait enfouit pendant des siècles).

9/10

Bilan

Série surprenante, où Moffat et Gattis s'amusent avec la légende et lui donnent, au passage, du sang neuf. Pari réussi.
La série divisera par ses nombreux choix scénaristiques à contre courant des idées que l'on se fait du mythe Dracula. Toutefois, le show peut compter sur des rebondissements et cliffhangers efficaces, des joutes verbales acérées et d'une extrême intelligence ainsi qu'une réalisation oppressante (par ses huis-clos infernaux) et surprenante (par ses choix de mises en scène), qui aliment intensément le récit et ne laissent aucun repos aux spectateurs.
Claes Bang (Dracula) est empirique !

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